Emmanuelle Pagano ⎜ L’absence d’oiseaux d’eau

Nudité

Le livre s’ouvre sur ce qui va mal se finir. Ce n’est pas écrit, mais le lecteur le pressent. Une histoire de désir fou entre un homme et une femme ne peut pas se finir bien.
La narratrice est écrivain. L’homme qu’elle désire est écrivain aussi. Éloignés géographiquement, l’écriture est leur territoire commun. L’écriture attise et sublime leur désir. Mails, lettres, lectures croisées de leurs chantiers littéraires respectifs. Puis l’idée d’un livre à écrire ensemble. D’un livre qui contiendrait tout cet amour, tout ce désir.
Le projet porte déjà en soi l’impossible, l’écriture d’un livre à deux.
Puis très vite la narratrice sent naître ce déséquilibre. Cet impossible.

« Je ne sais plus. Pour moi, ce n’est pas juste un livre. Pour toi, est-ce que c’est juste un livre ou est-ce que tu mens ? Je ne sais pas. Mais ça me déséquilibre, je n’arrive plus à rester sur tes genoux, j’ai l’impression de tomber […]
Notre liaison est celle de nos salives, celles de nos baisers, de nos baisers écrits, et nos lettres sont scellées par cette colle très forte, extensible, souple et très solide, mais tu sais, ce collage, cet assemblage de bouts de nous, c’est encore et toujours le travail de la fiction. »

Pour décrire le désir du corps de l’autre, Emmanuelle Pagano ne biaise pas. Elle nomme l’alchimie nécessaire du sublime et de l’obscène.
Pas de voile pudique… Quand ces deux corps se rencontrent c’est de la chair, du sexe, des poils, du sperme. C’est cru. C’est.
Puis se décrit le paisible de la présence de l’autre, après le corps à corps : «  tu t’allonges sur le canapé, le soleil sur les jambes, un bras sur ton visage, tu te tournes sur le côté, je te regarde replier ta journée pour un moment. »

S’il n’y avait que cette histoire d’amour, le livre pourrait lasser mais vient s’obstiner dans le texte une autre question, la place de l’écriture. Et les premiers doutes naissent chez la narratrice à la lecture des écrits de l’autre : « Il ne faut jamais écrire avec des mots plus gros que les choses. Au contraire, il faudrait toujours n’écrire qu’avec l’interdit, ce qui est dit entre les choses, les mots, les lignes, dans le blanc, les espaces.
[…]
personne ne peut nous interdire d’écrire, personne, pas même nous. Quand nous racontons, nous n’écrivons plus l’histoire des autres, mais l’histoire des autres à travers nous, notre corps, nos sensations et nos mots. »

Puis la relation se décale. Du désir qui s’abîme car l’autre s’absente du jeu, mais l’écriture poursuit son oeuvre : mettre à nouveau le désir au présent. Retrouver le magnétisme de l’enchantement du début même en l’absence du sujet. La narratrice persiste et cet aveu quand l’autre prend toute la place : « alors tu me manques plus que mes deux garçons réunis, et ça, je ne devrais pas avoir le droit de l’écrire. Je me demande souvent ce qui m’autorise à fabriquer des phrases. »

Il semblerait que l’histoire fut brève, les temps de rencontres peu nombreux et pourtant, elle a entraîné d’importants changements, la séparation d’avec le mari qui acceptait à son début cette place donnée à un autre homme, les enfants qui se répartissent entre les deux nouvelles cellules familiales, les lieux de vie qui se déplacent.
Et même si l’amant met une distance froide et brutale, l’écriture continue. La fiction perdure. Le texte comme une rivière qui pourrait tout contenir.
Depuis le début, le lecteur a deviné que l’écriture ne se laisserait pas engloutir. La présence du livre entre les mains comme preuve tangible.

« L’absence d’oiseaux d’eau, leur silence, m’a aidée à comprendre.Tu n’est pas là, tu n’as jamais été là, et si je me promène, même avec mon petit garçon, le paysage n’est pas, il est faux. Un lac, deux lacs même, une étendue d’eau sans bruits d’oiseaux, sans canards, sans clac-clac-clac, sans frottements d’ailes, sans ébrouements de plumes, ça n’existe pas. C’est juste une carte postale, juste un décor de livre. »

L’écriture a poursuivi son chemin. Le livre a été écrit. Il est publié chez P.O.L, il est signé Emmanuelle Pagano.

©photofabiennewiatly




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Fabienne Swiatly - 15 janvier 2010