Carambolage de mots sur le soubassement d’un corps de logis
Certains murs vous incitent à demander : qu’y a-t-il de l’autre côté ? Ces murs-ci ne
décrivent que leur propre limite. Ils vous saisissent, mais ne vous demandent rien
.

Joseph Kosuth, "ni apparence ni illusion"
Musée du Louvre jusqu’au 21-06-2010

Crédit photographique
“ni apparence ni illusion”
Détails d’installation
© Adagp, Paris 2009
© Musée du Louvre, octobre 2009 /
Antoine Mongodin

Petite philocalie de l’art n°14 Cf. chroniques précédentes

Carmen Hacedora lit peu à peu les phrases du cahier de Grand Almotasim comme Petite Philocalie les écrit peu à peu sous la dictée de Grand Almotasim.

« Le non-dit est non-dit parce qu’il est indicible. »
Joseph Kosuth, Art after philosophy,
in L’art conceptuel, une perspective,
Catalogue ARC Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, 1989-1990, p. 236.

Grand Almotasim rêve de rapports textuels avec Petite Philocalie.
Carmen Hacedora écoute les paroles de son rêve.
À l’arrière plan des choses dites, elle voit quinze phrases sur un cahier du jour à couverture d’Héraklès archer [d’après Bourdelle].

– Je peux lire ? demande Carmen Hacedora.

Grand Almotasim fait « oui-oui » de la tête et dit :

– Laisse-moi te dire ceci : les mots ne sont d’abord pas reconnaissables, ils éblouissent comme des inscriptions en néons blancs suspendus le long de remparts médiévaux, comme si leur apparence de phrase était flottante…

Carmen dit « oui », mais elle n’écoute plus. La reconnaissance incertaine des mots porte l’enjeu même de sa foi qui ne consiste pas à reconnaître les phrases qu’elle connaît, mais à se confier à celles qui lui sont inconnues [1] :

Nous suivons le passage le long du mur. Il y a du monde, chacun est porteur du terme manquant d’une équation destinée à rester sans solution.

En portant le corps [le mot "corps" est le terme manquant] au niveau d’un soubassement, les phrases de Grand Almotasim provoquent un carambolage des mots « mur » et « passage ». [Les phrases en disant quelque chose, font quelque chose.]

La hacedora se projette sur les lieux du choc et témoigne. Elle dresse un constat à la place des acteurs de l’accident car le formulaire requis est établi dans une langue différente. Les mots entrechoqués parlent une poésie muette qui utilise un "langage des signes".

Carmen doit d’abord éprouver l’effet violent du carambolage qui la force à chercher le sens [signification], pour trouver le sens [direction], en “phrasant” [sensation].

Malgré les circonstances Carmen Hacedora ne voit que des choses visibles. Elle se fabrique des images comme une maquette, un modèle réduit, une "petite forme", un Constat amiable :

Le mur entre dans le champ du visible juste à l’endroit où [...].
Une première réflexion, puis un

détail se dilate.

Petite Philocalie entre dans le champ du visible juste à l’endroit où un renversement de vision prend de plein fouet le risque du fossé. Un détail se dilate dans un trou vertical, circulaire, à parois maçonnées, au dessus d’une nappe aquifère.

Petite Philocalie sort du puits à l’endroit où le sens se renverse. Elle tourne ses oreilles du côté du regard matérialisé dans les phrases. La giration de son corps déplace le sens giratoire.

Grand Almotasim arrache Petite Philocalie au vide et la laisse pénétrer en lui. Le jaillissement des mots provoque une combustion si forte qu’un court-circuit entraîne le courant des lettres en néons blancs d’un "conducteur" à l’autre. Ils passent ainsi à l’unisson d’une partition un chemin de soutènement et traversent le lieu souterrain devant des phrases lancées en l’air élevées à la puissance du ciel étoilé.

– Je ne te donne rien, je ne te révèle rien, pense en silence Petite Philocalie. Tu ne vois qu’une phrase lumineuse :

L’histoire proposée est à la fois profonde et muette.

Quinze phrases le long d’un mur de soubassement font image et la forme des caractères n’y est pour rien.

Le donjon est quelque part en avant, et le puits sur son chemin. La crypte est à la fin. Le mur est un support et me sert de tabula rasa.

Tout se fait dans un choc silencieux entre deux mots d’appel. C’est en suivant le passage le long du mur qu’ils lisent, dans l’entre-deux d’un parcours fléché, des phrases qui donnent sens à leur amour vers l’inatteignable.

Le passeur et la passante des fossés se déprennent d’eux-mêmes et ne savent l’éclat de leur union qu’en la lisant. Carambolage de mots sur le soubassement des deux corps désirants [2] :

Des lignes éclatantes forment des mots, à mesure qu’elles s’illuminent d’abord elles mêmes, puis le mur. Les pierres et les mots s’assemblent pour produire à la fois un mur et un texte.

Le corps du logis, le corps des lettres, deux corps vivants engendrent un mur d’enceinte. Le verbe se fait chair dans la dimension monumentale des remparts d’un château fort. C’est par la seule puissance des paroles qui montent des lèvres de Grand Almotasim vers les oreilles de Petite Philocalie qui se fait le concept :

La lumière nous conduit plus profondément dans son autoréflexion, comme une récompense. Mais c’est vous qui apportez le sens, qu’il faudra y retrouver.

Quand Petite Philocalie regarde les mots blancs, ils sont invisibles sur le mur, comme des taches blanches en plein soleil. Grand Almotasim est “voyant”, l’éclair lui dure, il lit et dicte les phrases en même temps.

Petite Philocalie copie les phrases sur le cahier du jour. Elle s’abandonne à la levée des mots qui disparaissent en se levant dans la lumière blanche.

Ils parviennent dans un espace trop éclairé et trop plein de vestiges où coexistent les signes et leur expérience [fouilles archélogiques d’une cour carrée]. Un excès de vue retarde la vision :

Le souci des apparences ne vous inspire que méfiance, et le mur affiche son indifférence

Petite Philocalie va vers ce qui lui échappe. Le mur qui s’en va est du côté qui-n’est-pas-de-ce-monde. La "conversation sacrée" ne s’arrête pas à ce qui reste d’une chose disparue. La parole ne trouve plus place [forte], sauf en l’absence même de celui qui la dit.

Elle entend : « Ici, c’est la crypte ! »

Ils l’atteignent. Leur atteinte les fait reculer. Ils ne reconnaissent pas ce lieu inatteignable.

Dans le cahier à l’archer, Héraclès décoche sa flèche. Il peut continuer ses travaux. Carmen Hacedora recouvre sa pleine capacité d’écoute. Elle entend l’impression d’une quinzième phrase écrite en néons blancs :

Quinze pierres en place, toutes sorties de l’ombre, ces mots lumineux rendent visibles à la fois celui qui voit et celui qui est vu. Le mur, le passage.

(c’est la surface matérielle [les murs, les pages] qui apparaît diaphane, alors que l’étendue des phrases [les passages] pose, dispose, compose, impose, pour le regard qui entend, une réalité physique à la lumière [le sens des mots]

une écriture s’abrite dans la crypte où s’oublie la mémoire vivante et abandonne son fantôme à la logique d’un récit)

Extérieure, aux phrases écrites en néons blancs, Petite Philocalie, comme un fantôme de l’écriture, peut dormir et rêver indéfiniment dans la crypte avec la parole vive de Grand Almotasim.
Carmen Hacedora peut écouter les paroles de son rêve.

Le sens des mots est leur usage. Les amants du donjon se servent de phrases lumineuses pour s’aimer. Ces phrases, copiées sur un cahier, ne sont philosophiques que de façon minime. Rien n’est trop petit pour Petite Philocalie, même l’absence de liaison, le carambolage entre deux mots [une asyndète : le mur, le passage].

Carmen Hacedora ne possède aucun savoir, ni [sur] le mur, ni [sur] le cahier. Elle ne possède rien d’autre que la possibilité du passage « ni apparence ni illusion » devant des phrases qui ne correspondent pas aux supports originels.

Elle dit à Grand Almotasim :

– J’ai foi en toi. Et en Petite Philocalie.

Catherine Pomparat - 20 janvier 2010

[1On ne peut voir le mur que par parties, la totalité est dans l’esprit. Le texte ne devient complet que lorsque vous arrivez à la crypte.

[2« J’imagine des lignes sur le point d’apparaître, une étincelle est presque visible, le bruit de fond du pouvoir écrit, mais pas son propre nom. Le mur se prépare. »