Maryline Desbiolles | Manières de table.

Le dernier livre de Maryline Desbiolles, La Scène, est paru en janvier, toujours dans la collection du Seuil : Fiction & Cie, comme presque tous ses livres [1].
L’écrivain y poursuit fidèlement son chemin, qui la mène depuis presque l’origine de son travail, comme le suggèrent certains titres, La Seiche, Manger avec Piero, Le Goinfre..., à s’interroger sur le sens de notre rapport à la table, à la nourriture, à la cuisine, aux joies et aux périls où se risquent les convives, et l’écrivain qui leur fait cortège ; à cette façon-là, généreuse, et risquée, d’habiter le monde : comme chaque fois que le désir nous anime.
La langue de Desbiolles s’enroule, impatiente, parfois sauvage, autour des thèmes récurrents qu’elle accompagne d’un souffle égal et ininterrompu. Cette poétique surprend et captive. Pour mieux la définir, me vient la formule paradoxale : une esthétique du désordre, m’appuyant aussi sur une citation de la narratrice de La Scène, qui dit [2] :

Je m’égare et les tables s’empilent dans un grand désordre.


Les tables, tables italiennes en particulier, leur destination, leurs fonctions multiples (tables sur lesquelles on mange, tables sur lesquelles on danse, sous lesquelles on se caresse, sur lesquelles on écrit, et ainsi de suite, il en est de plus cruelles et même d’ignobles, comme l’est la table de dissection du docteur Kremer d’Auschwitz…) sont bien le sujet, ou le thème, au sens musical du terme, c’est-à-dire avec ses variations, du roman, lequel déroule presque toutes les « manières de table » possibles ; mais, dans la citation qui précède, c’est évidemment avec une distance d’humour que l’auteur prétend constater leur empilement instable, incongru, déraisonnable.
Pourtant, une autre phrase me dit que parler d’une esthétique du désordre convient bien à ce livre, et aussi bien sans doute à tous les livres de Desbiolles, qui écrit :

« Je n’ai d’appétit décidément ni pour les boucles, ni pour les apothéoses, elles ont un même goût de mort. »


« Boucles » et « apothéoses », parlent d’achèvement ; voilà des figures ou des postures qui ferment, qui mettent une clôture, là où la faim (« appétit », « goût »), qui se défie de toute clôture, là où le désir, devraient donner l’élan et, dans le cas de l’écriture, renvoyer sans cesse à la table, à la table d’un travail qui ne peut connaître de terme – ou c’est la mort.
Ce serait alors la fin du monde, ce monde où nous sommes, dit encore Desbiolles « attablés », lorsqu’elle évoque « la neige aujourd’hui descendue », cette « nappe sur le monde auquel nous sommes attablés. » [3]

&

J’ai parlé plus haut d’humour.
Ce livre-ci est à mon sens celui où se manifeste le plus l’humour de Desbiolles, à côté de la gravité qui fait, elle aussi, la substance de son œuvre.
Pour preuve cette sorte de préface ou d’avant-propos de quatre pages qui se présente comme une évocation de la Mathématique, celle qu’on disait « moderne » dans l’enseignement des années 80, et qui était fondée sur la théorie des ensembles, ramenée, pour les élèves des collèges, aux concepts d’appartenance, d’intersection, d’union, de compréhension, que figuraient les différents dessins représentant les fameuses « patates ».
Or voici qu’en fin de préface Desbiolles détourne la théorie mathématique des ensembles pour l’appliquer à la création littéraire d’une façon qui laisse entendre que le désordre apparent du texte n’est désordre qu’aux yeux de qui n’a pas le souci de se préoccuper des lois qui régissent la manière dont les éléments du texte jouent entre eux.
Écrire serait ainsi cette :

manière de vouloir à toute force composer des ensembles avec des éléments qui à première vue n’auraient rien à faire entre eux, mais qui, mettons, par leurs noms, par la grâce d’une assonance commune à leurs noms, seraient réunis, enserrés dans des accolades rêvées ; je mettais joyeusement à jour le désir forcené de composer des ensembles, de les réunir, de leur trouver des intersections en auscultant leurs propriétés, en les tirant au besoin par les cheveux, désir qui n’est autre au fond que celui de l’écriture. [4]


Et la première des assonances auxquelles on pense, bien sûr, vient du titre La scène, qu’on écrit aussi dans le livre la Cène, mettant en présence table profane et table sacrée et jouant sur leur « intersection ».

&

Parmi toutes ces manières de table, il y a celle qui évoque la joie de la rencontre, la puissance du désir, l’amour.
Ce dont un baiser témoigne :

Morsure, la marque des dents, incisives bien dessinées sur la peau, de la dentelle, dagne, suçon, tatouage d’un jour, estampille amoureuse dont nous étions fiers à l’adolescence, et peut-être même plus tard, la bouche en cœur, à bouche que veux-tu, les yeux dans les yeux, tu parles, je regarde ses lèvres mauves contre le rebord de la tasse, il a pris un café, vous ne voulez pas un gâteau (on se vouvoie encore) ? j’aimerais le voir manger, j’aimerais qu’il ait faim et qu’il dévore, un jour il me dira : vous, les Français, vous mangez de la nourriture morte, et je serai piquée au vif, c’est le cas de le dire, est-ce qu’il fait allusion aux viandes trop cuites, aux légumes bouillis, à la sauce qui les recouvre comme un linceul, la béchamel tout spécialement que je vois quant à moi comme une ouate qui durcit un peu quand on la passe au four et qu’elle recouvre une compote de pommes qui sont alors « pommes coiffées » ? à quelle nourriture veut-il que je renonce, je suis prête à tout, et quelle nourriture pas morte, crue ? très crue ? veut-il que je goûte ? et lui à quoi est-il prêt, à quoi renonce-t-il ? ce n’est pas donnant donnant, tant pis pour les pommes coiffées, pour ces goûts d’enfance, avec lui ce sera avant l’enfance, nous téterons, avalerons tout rond, ornerons nos langues de pétales, nos langues seront des fleurs. [5]

Jean-Marie Barnaud - 2 février 2010

[1En particulier Anchise, prix Fémina en 99.

[2page 79.

[3p.118.

[4p.11.

[5p. 101.