André Markowicz, traducteur-écrivain, écrivain-traducteur

En attendant de pouvoir l’entendre en ligne, voici le texte de présentation d’andré Markowicz, écrit et lu à deux voix par Cathie Barreau et Guénaël Boutouillet lors de la soirée du 5 février au Centre Cerise.

André Markowicz, traducteur-écrivain, écrivain-traducteur


GB  Si Traduire est impossible, alors, Traduire la poésie…

CB  « Donc traduisons », nous dit André Markowicz

GB  Mais pour commencer il faudrait vous raconter un matin de printemps précoce, nous étions deux à l’écouter rythmer puis revenir pointer du doigt, le ta, tatata, et le mot qui en Russe veut dire ça, mais non, ça ça ne se traduit pas - mais si quand même, c’est écrit, et ce qui s’écrit nous était lu, là, maintenant même, traversant la poussière en suspension dans la lumière. Printemps précoce.
Traduire est impossible et nous y assistions.

CB  Pendant ce temps, dans la pièce à coté, des comédiens travaillaient un texte de Marina Tsvétaieva. Elle fut avec nous tous ces jours. Et nous l’entendions dans les voix des comédiens. Et nous entendions les poètes russes dans la voix et les mains d’André Markowicz.

GB  Impossible, mais alors : pourquoi, pourquoi donner tant de temps et d’énergie – Dostoievski m’a pris dix ans, l’ai-je entendu rire une fois, phrase qu’il était difficile de ne pas se figurer au propre, s’imaginant un Dostoievski hâve et creusé s’acharnant jours et nuits sur ce pauvre diable de Markowicz, vas-tu finir bientôt enfin ?

CB  Traduire comme écrire prendrait toute la vie, toutes nos vies. Qu’est-ce que nous dit un texte ? Que disent les poètes russes à André Markowicz ? Mille choses certainement, et le rythme bien sûr, ces battements, ces sensations qui traversent le texte, qui peuplent nos humanités. Parce qu’il s’agit bien de cela : traduire pour rejoindre nos cœurs battant. Et c’en est fini de trahir puisqu’il nous faut désormais entendre.

GB  Plutôt écouter mieux et entendre (en écoutant mieux, on entend) : traduire est un impossible. Un nécessaire impossible.
Comme, en somme, cette autre quête, autre impossible : écrire.
Traduire alors, c’est : écrire.
Et tout serait dit, une ma foi belle égalité posée là, déclamée. Car Traduire c’est écrire, voilà, voix fermement convaincue, et puis, voilà.
Voilà voilà.
Mais bon, traduire, c’est enquiquinant dans l’exercice, cela demande de s’arrêter sans cesse, en même temps que se de laisser aller sans cesse, dans le mouvement de la lecture, ta-ta ta. C’est un mouvement d’empêchement permanent, sous la menace de ses propres scrupules. Traduire serait lire et écrire mêlés comme jamais, ou comme toujours ils devraient l’être mais ici : indissociables, ici, attachés, siamois, donnant naissance à ce phénomène-créature curieux : un lirécrire obligé. Je lis ce que j’ai déjà lu, dix fois lu, mille fois lu, et en même temps : je l’écris, je l’invente.

CB  Qui serions-nous sans les traducteurs ? Comment rejoindre Dostoievski, Tsvetaieva, Pouchkine, Shakespeare ? Pour nous, le traducteur entre dans le texte, parvient en son centre et déploie la langue. Il s’agit autant de penser que de sentir.

GB  C’est un insoutenable équilibre. Et si André Markowicz est unanimement reconnu comme le plus grand traducteur de la littérature russe, donc : le plus insoutenable équilibriste, c’est qu’autant passionnément il lit – posons qu’un peu la lecture est mémoire – qu’autant passionnément il écrit – posons qu’un peu l’écriture est devenir -.

CB  C’en serait fini du désespoir de ne pas comprendre la langue des poètes russes quand on est de langue française. ? Non sans doute. Mais lisant les traductions d’André Markowicz, c’est une mélancolie joyeuse qui nous prend, sachant que nous y touchons peut-être, nous parvenons par un autre chemin à la poésie que le poète a écrite.

GB  Traduire est un impossible auquel nous assistions dans la poussière de lumière de printemps précoce. André Markowicz suivait du doigt et hochait la tête en ta-tatata, reprenait non, tata-ta, nous regardait, nous passait de cet impossible, la Poésie romantique russe, c’est-à-dire Pouchkine, mais pas que, mais aussi plein d’autres, mais déjà Pouchkine pour un Russe c’est plus que tout, alors ça fait beaucoup. Nous passait de l’impossible car simplement nous étions là. Nous écoutions, comme mis en soif. Car cet impossible, cet insoutenable équilibre, on y bizarrement flotte à l’écoute d’André Markowicz et, tendant l’oreille, c’est comme notre œil qui s’ouvre et s’éveille. C’est un impossible, c’est assurément nécessaire. Vous verrez.


Cathie Barreau
&
Guénaël Boutouillet.




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6 février 2010