Antonio Lobo Antunes : Que ferai-je quand tout brûle ?, roman

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             C’est une proposition de position dans le monde (dans une narration il est peu pertinent qu’on se mette volontairement dans telle ou telle position ou qu’on y soit placé d’office), au moins pour quelque moment : attaché par des sangles sur le lit d’un service psychiatrique où des flics vous ont amené après que vous avez cherché à tout casser, y compris les tasses et les soucoupes.

             C’est aussi la bonne réponse, celle qui ouvre à toutes les (bonnes, plus ou moins douloureuses) questions : que sait-on, connaît-on, raconte-t-on, vit-on quand on s’appelle Paulo (Antonio pour Gabriela), fils (ou neveu ou filleul) de Carlos le travesti (Soraia pour le directeur du cabaret) et fils (rejeté, oublié) de Judite qui fait payer les passes en litres de vin rouge ?

             Il y a plusieurs façons de vivre sa propre histoire :

Quand je pense à moi je songe à ces artistes en costume chinois qui au centre de la piste installent une table et dressent dessus plusieurs baguettes en bambou au bout desquelles toupille une assiette, ou plutôt huit ou neuf
Le client de la table neuf Soraia
huit ou neuf assiettes qui toupillent, d’abord à l’horizontale et à toute vitesse puis de plus en plus lentement et de travers, prêtes à dégringoler, mais le petit homme est là qui court d’un bout à l’autre pour les relancer en agitant la baguette, une assiette ou deux toujours en déséquilibre, une assiette ou deux sur le point de glisser, une assiette ou deux que l’on imagine déjà en morceaux par terre mais elles se remettent à tourner une dizaine de secondes avant de s’incliner, tanguer, puis recommencent à virevolter, quand je pense à moi je songe à ce petit homme qui se démène le long de cette table avec son faux kimono et une moustache de mandarin qui se décolle, se précipitant de gauche à droite pour maintenir en équilibre toutes ces larmes

             Il y a plusieurs façons de la raconter :

reprendre mon stylo
parce que certaines choses nous étouffent
où l’encre a séché, faire des gribouillis
pour réveiller la mine
des griffonnages toujours plus nets permettant de chasser une poussière ou autre, une peluche restée collée sur une tache bleue, une autre forme d’écriture racontant une histoire
quelle histoire ?
peut-être la mienne également, la mienne ou l’envers de la mienne que jamais je ne lirai, car aussitôt que mon stylo esquisse une majuscule dans une lenteur préliminaire, mon père
les mots allaient écrire Vania mais je les ai contredits à temps
mon père
je regarde et c’est bien mon père, continue l’histoire

             Dans l’un et l’autre cas, si tant est qu’on garde encore l’espoir d’y voir clair, « commencer par le commencement » n’est d’aucun secours. (Écrire noir sur blanc sa lecture d’un roman n’est pas forcément, littérairement différent de vivre sa propre histoire ou la raconter.) Si je vous dis, relisant mes notes, souhaitant partager avec vous cette lecture, secrètement désireuse de vous donner envie de lire ce beau et difficile roman, l’histoire est celle-ci : Paulo est le fils de Carlos et Judite. Pourtant Carlos n’a jamais fait l’amour avec Judite car il aime les hommes, le premier d’entre eux étant Rui qui pendant des années le volera afin d’acheter de la drogue si bien qu’il est plausible que le vrai père de Paulo est cet électricien qui déposait des buccins sur le rebord de la fenêtre de Judite. Quand il était enfant Carlos a été violé par la femme de son oncle, plus tard il sera battu, torturé, dépouillé par Alcides qui l’a convaincu d’aller faire le comédien (le clown, oui !) à Merida non sans que, auparavant il passe embrasser Paulo au domicile de Mme Helena et M. Couceiro qui l’élèvent dans le souvenir de Noêmia leur petite fille morte, quant à son grand-père... non, commencer par le commencement n’est d’aucun recours.

             Les histoires sont toujours déjà prises dans des fils, dans des nœuds, dans des embrouilles, dans des mensonges, des contradictions (« je me sens incapable de faire autrement que de les blesser parce que je les aime, de m’en vouloir parce que je les blesse et de me punir en les blessant plus encore »), dans des contractions du temps et de l’espace (« il y a quelques jours encore, autrement dit à l’instant, j’étais interné à l’hôpital et voilà que je suis ici avec elle, va-t’en de là maman laisse je vais creuser le trou dans le sable, rentre à la maison »), dans des rêves inquiets et des confusions parfaitement honorables entre le bonheur et le malheur.

dès que je me mets à planer je vois des douzaines de chevaux galoper sur la plage
non, des douzaines de clowns dansant sur une scène
non, une fillette sur un tricycle
non, devant le mur éboulé Gabriela à mes côtés j’ai peur, ne garrotte pas mon bras
non, là où je suis à présent
enfin
ce fut si long
dans le carrousel avec mes parents, à califourchon sur un hippopotame, sur un zèbre, sur une antilope, heureux mais effaré jusqu’à ce que je sente une main sur mon épaule et là seulement heureux
sur les arbres des guirlandes électriques
dessine-moi un arbre

             Il n’y a pas de commencement aux histoires qu’on raconte et elles n’ont pas de fin. Elles s’arrêtent. Parce qu’elles n’ont que trop duré. Ou le papier manque. Ou la mine du crayon a cassé. Il n’y a pas d’origine aux histoires qu’on vit et elles n’ont pas de résolution. Elles cessent. Parce qu’on n’y a que trop et mal survécu. Ou on travaille maintenant au Bureau de la langue portugaise. Ou on a ouvert un caveau, un restaurant, un pavillon, enfin un lieu avec des filles dont on est le patron, comme on est le patron de son épouse qui déteste l’inconfortable canapé, comme on est le patron d’Alcides qui un jour vous introduit un dénommé Paulo

est-ce bien ce que tu espérais ?
Je m’appelle Soraia
a-t-elle dit.

             Ce jour-là, de son père que devient-on ? Le patron, est-ce envisageable ? À moins que ce ne soit l’ombre ou le récitant. La flamme ou le brasier...


Le roman d’Antonio Lobo Antunes Que ferai-je quand tout brûle ?, traduit du portugais par Carlos Batista, vient de paraître chez Christian Bourgois. Il est dédié « au poète Francisco Sà de Miranda, un enfant du pays, surgi du XVIe siècle pour offrir son titre à ce livre » : Que farei quanto tudo arde.

Dominique Dussidour - 4 novembre 2003