Trois fois trois questions (ou presque) sur une trilogie sans nom

Pour vous, la trilogie qui réunit La Fabrication de l’aube, Ceci est mon corps et Cette année s’envole ma jeunesse répond-elle à un souhait ou à une nécessité intérieure ?

JFB - Je n’écris jamais en vertu d’une nécessité intérieure, puisque rien n’est une question de nécessité intérieure. La vie de l’esprit, de l’âme, n’a pas cette autorité que certains voudraient tant lui donner. Ceux qui prétendent le contraire se connaissent mal. Il arrive aussi que ces gens-là soient carrément des imposteurs, qui font de leurs états d’âme une sorte de spectacle. Comme si le corps, l’esprit les obligeaient à quoi que ce soit ! Ce sont les circonstances, les gens, le temps qui passe, qui nous poussent à écrire (et encore, ils ne nous obligent jamais à le faire. Ils nous le proposent, en quelque sorte). En tout cas, Je n’ai pas écrit cette trilogie parce qu’il était nécessaire que je l’écrive. J’aurais fort bien pu me taire, et faire autre chose, je ne m’en porterais pas plus mal. Je l’ai écrite parce que j’avais une ou deux choses à dire, et que la façon la plus plaisante de le faire était par l’écriture.

Quand avez-vous su ( ou perçu ou compris ou… ) que La Fabrication de l’Aube serait suivie de deux autres textes. L’idée de ces deux autres textes est-elle apparue simultanément ou l’un entraînant l’autre ?

JFB - Je me suis aperçu assez tôt, après la parution de La Fabrication de l’aube, que le sujet n’était pas épuisé. Mieux : qu’il pouvait encore prendre d’autres formes. J’ai donc fait mon métier d’écrivain : j’ai écrit, en développant sur un même thème deux autres histoires assez différentes, mais complémentaires. Cela dit, je n’aurais jamais pensé à une trilogie si ce petit livre n’avait pas connu autant de succès. J’en ai été le premier étonné. Pourquoi cette histoire si personnelle, si terrible, a-t-elle plu à tant de monde ? Cela reste pour moi un mystère. Quant à l’histoire de mon Jésus, je crois me souvenir que cette idée m’est venue très spontanément, peut-être parce que je voyais dans ce destin, pour l’essentiel, tant d’affinités avec le mien : un homme souffre, tombe, se relève, meurt presque, puis revit. Et c’est encore au fond le même scénario pour le troisième tome de la trilogie : un homme est confronté à la mort, y entre d’une certaine façon, en ressort transformé.

Quel nom donneriez-vous à cette trilogie ? Et à la précédente ?

JFB - Hum… Je n’ai jamais réfléchi à ça. Je ne sais pas. Ce que je sais en revanche, c’est que tous mes livres (pas seulement ceux de ces deux trilogies) ont en toile de fond cette même idée de la beauté du monde. Alors… peut-être : « Trilogie de la beauté du monde » (1et 2) ?

Pouvez-vous imaginer que ces trois titres conduisent à un quatrième ? (Et on aurait alors une « quatrologie ? » )

JFB - Je me dis parfois que le livre que je suis en train d’écrire est peut-être le quatrième tome de cette trilogie commencée avec La Fabrication de l’aube. En tout cas, toutes mes obsessions habituelles y sont : l’amour, la mort, les étoiles, les chiens, la famille, les songes, la douleur, le corps, la pensée… À bien y réfléchir, je suis sans doute l’homme d’une seule idée, que je tente (bien maladroitement, il me semble) d’illustrer dans mes livres. Peut-être n’y a-t-il pas dans mon œuvre de réelle trilogie. Peut-être n’y a-t-il qu’une seule et même réflexion, sans relâche reprise, développée, puis approfondie dans chacun de mes livres.

Pour vous, avoir l’écriture plaisante, est-ce avoir l’écriture facile ?

JFB Facile, non. Je ne suis capable d’écrire qu’une page par jour (et souvent moins), précisément parce que les mots ne me viennent pas très facilement. Cinq, six heures me sont en général nécessaires pour venir à bout de cette page-là. Je ne comprends rien à ces écrivains qui disent écrire plusieurs pages chaque jour. Pour moi, cela tient du prodige, ou du génie. Vous l’aurez compris : je ne suis ni prodigieux, ni génial. Bref, rien dans ce travail n’est facile pour moi. Mais cela ne signifie nullement que j’en souffre. Presque rien au contraire ne me rend plus heureux que de me pencher, jour après jour, sur mes petits papiers. Mais il faut dire aussi que cette espèce de lenteur (qui n’est peut-être après tout qu’une autre forme de l’attention) correspond à un état de l’être, à un recueillement que j’applique à beaucoup de mes actes, de mes pensées.

Comment ont été accueillis Ceci est mon corps et Cette année s’envole ma jeunesse, les deux autres volets de la trilogie ?

JFB Leur accueil a été enthousiaste, chaleureux même (tous deux ont été finalistes pour le très prestigieux prix du Gouverneur général du Canada), mais rien de comparable à La Fabrication de l’aube. Pourtant, ces deux livres (surtout Cette année s’envole ma jeunesse) sont à mon avis bien supérieurs, mieux écrits, mieux construits, moins abscons. Ce ne sont pas des livres parfaits, loin de là, mais il me semble qu’on y aperçoit l’homme avec plus de vérité. La Fabrication de l’aube contenait un grave défaut : ces pages-là ne laissaient voir que l’écrivain.

Ce succès a-t-il modifié la place que vous occupez dans le paysage littéraire québécois ?

J’avais acquis une certaine renommée trois ans plus tôt en publiant un roman que vous connaissez peut-être (puisqu’il a beaucoup marché en France) et qui s’intitule Le Jour des corneilles (bientôt adapté pour le cinéma). Mais je dois presque tout à La Fabrication de l’aube. À partir de là tout a changé : on a visiblement commencé à me considérer comme un « membre de la famille littéraire » québécoise. J’ai bien senti cela, je le sens toujours : j’ai à présent ma place dans le paysage, et chacune de mes publications est attendue, scrutée, commentée. Cela bien sûr n’a pas fait de moi un homme riche et célèbre : bien que j’arrive à me hisser sur les palmarès de ventes (jamais très longtemps), je demeure un écrivain relativement marginal. Et il faut bien admettre que je ne suis pas exactement à la mode, puisque je ne succombe pas à cet étrange et persistant intérêt du grand public lecteur pour le divertissement à tout prix. Non pas que mes livres ne soient pas divertissants. Mais il est certain qu’ils n’ont pas la très comestible légèreté des habituels best-sellers.

Vous parlez souvent de votre travail comme du « métier d’écrivain ». Qui sont vos compagnons dans ce métier ?

JFB Mes amis ne sont pas écrivains, je ne fréquente pas du tout les lancements, les cocktails, les réunions d’écrivains, tout ça. Ce n’est pas par snobisme. Simplement, tout ça m’ennuie un peu. C’est la partie de ce métier qui ne me dit rien. Et puis, il y a tant de prétention chez les auteurs (surtout les jeunes) ! Tout ce qu’on entend ! Je ne peux pas m’imaginer passer une soirée en leur compagnie tout en restant poli.

Ceci est mon corps a été écrit à New York. Comment ce changement de décor a-t-il influencé votre travail ?

JFB Le séjour à New York n’a rien changé à mon travail. Ça aurait peut-être été différent pour un autre. Mais comme je m’attarde presque exclusivement, dans mes livres (et particulièrement dans Ceci est mon corps), à la description d’une certaine vie intérieure, le décor où je vis importe au fond assez peu. Cela dit, je me suis bien amusé dans cette ville complètement incroyable, où l’on cultive un art de vivre que je n’ai vu nulle part ailleurs.

Comment vous est venue l’idée d’inscrire votre adresse électronique à la fin de vos livres ?

JFB L’écrivain écrit pour les gens. Pas pour les critiques, ni pour les journalistes, ni pour les professeurs, et encore moins pour la postérité, cette chose morte. J’ai toujours voulu être près de mes lecteurs, aller vers eux, leur parler, les entendre. La technologie permet cela, à présent. Je m’en sers donc. J’ai reçu à ce jour des milliers de courriels, et j’ai répondu à chacun. Cela m’a permis de tisser des liens parfois étroits avec beaucoup de gens qui partagent avec moi une sorte de passion pour les mots et les livres.


Voir aussi en complément Jean-François Beauchemin / Une trilogie québécoise


Illustration : Seven Crows, Alex Colville, 1980.




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José Morel Cinq-Mars - 16 février 2010