Will de Jody Pou & Strangulation Blues de Clara Elliott




Parus à quelques mois de distance, deux livres écrits par deux femmes jeunes, ayant rapport à la musique (mais qui dépassent cette matière) ; deux livres poétiques (expérimentaux ?) deux ovnis parmi les ovnis.

Le premier est signé Jody Pou. C’est le premier texte qu’elle publie, il s’appelle Will, et il est paru en octobre aux Petits matins dans l’impeccable collection de Jérôme Mauche. Son principe est simple, bien qu’il n’ait pas souvent été utilisé en littérature : le passage de langues étrangères. Le seul livre récent à notre connaissance qui utilisait systématiquement ce principe était Blanc, de Ramon Dachs, publié en 2007 au Clou dans le fer. (Slogan de Maria Soudaïeva constituait dans sa version initiale une tentative similaire, effacée dans le texte publié à l’Olivier en 2004.)

Le livre tire son premier effet, étonnant, de la juxtaposition d’anglais et de français (trois quart / un quart, environ). À peine est-on entré dans une langue, que l’autre vient en rafraîchir l’étrangeté. À l’étranger on ne s’habitue pas : l’étranger est ce qu’on ne peut réduire à soi : il garde toujours sa distance, voudrions-nous le connaître et le reconnaître. Et si le lecteur, comme nous, pratique peu l’anglo-saxon, cette langue étrangère confine effectivement à l’étrangeté : du texte, une bonne partie ne lui sera connue que par bribes, quelques mots entendus ci et là ; le reste du livre, ces pages non lues parce qu’inaccessibles hors sa langue, en formera toujours la plus grande part. Livre étrange qui n’est pas lu, qui fait échec à son lecteur. Un deuxième écheveau renforce le premier : le livre est parsemé de citations extraites de John Keats, Anaïs Nin, Michel-Eugène Chevreul. Lecteur déjà perdu par les langues, nous devenons incapables de fixer un rapport clair entre les propos des auteurs cités. Que font-ils là ? La première partie du livre, placée sous l’égide d’Anaïs Nin, de Nadar et/ou du désir (ce ne sont là qu’hypothèses de travail) désoriente franchement. Demeure le plaisir du tressautement dans les langues, plaisir des reprises et variations, proche du plaisir procuré à l’écoute de fugues, quand l’auditeur, loin de pouvoir en concevoir la théorie, en subit simplement la musique et les reprises (ravi).


croyances were only exploited in the lost cases, causes
perdues, without hope, sans le moindre espoir de
guérison, dead but still alive, condamné


La deuxième partie, centrée sur les couleurs et leur production chimique (thème qui semble issir d’un texte de Chevreul), s’avère plus facile au regard du lecteur perdu. C’est qu’un rapport se crée avec le texte, au delà de son irréductible étrangeté. La langue étrangère, la thématique colorée, les références historiques et scientifiques, finissent par produire une surface, ou des surfaces, entre lesquelles projeter des fils, restituer un texte et un semblant de lecture (normale). Le texte fait l’impression d’une fugue (image déjà citée), et plus encore d’un riche velours, étoffe moirée, tantôt brillante, tantôt profonde, chaude et grasse, selon l’inclinaison.


The process that is known to the Western World poeple in the Western World of the 17th, 18e and 19th siècles is the dyeing process, the illuminating process wich is made possible in part by urinating mango leaf-eating Eastern, indian, cows, en ce qui concerne la couleur “indian yellow”, jaune indien, made possible by feeding bright green mango leaves to unaware cows dans leur monde à l’est de l’ouest et qui in turn, produisent foul smelling urine in their bodies d’un jaune magnifique, in themselves, mais jamais in the Western World, West of the East ; [...]


Quelques pages cependant, assez rares, se présentent en français. Celles-là offrent un répit au lecteur, avant de replonger dans le tissus (texte), dans son imbrication de langues. Et cette plongée du lecteur, qui est aussi son refoulement hors du texte, fait du livre une vraie expérience de lecture (une perturbation bienvenue de son régime ordinaire).


les couleurs peuvent maintenant
être séparées
et recomposées
at will,
peuvent être fragmentées,

et Keats peut nous apprendre
à regarder l’arc-en-ciel
en aveugles éblouis,
until he found a palpitating snake,
his name writ in water.


Jody Pou, apprenons-nous en quatrième de couverture, est chanteuse Lyrique. D’origine Américaine (nous l’aurions pariée anglaise), elle réside actuellement à New York.



Clara Elliott (1955-1987), elle, est une cramée. Quand on ouvre Strangulation blues, c’est brutal, lignée Sarah Kane (4:48 psychose) ou Danielle Collobert (Journal). L’ambiance post-apocalypse des premières pages ferait penser, aussi, aux Slogans de Maria Soudaïeva (volume pareillement sauvé par son traducteur). Le texte que traduit ici Sylvain Courtoux, et qu’il a richement annoté, est issu d’un cahier/manuscrit, écrit par cette jeune post-punk, morte d’overdose à 32 ans.
La première richesse du livre, ce sont les notes de S. Courtoux, où il recense un grand nombre de citations, utilisées en exergue ou inclues dans les poèmes. Il parsème les pieds de pages de références, citant ce qu’il faut de groupes inconnus du pékin (critic-rock en pleine montée) et de poètes français aujourd’hui glacés dans l’avant-garde (redescente climatisée par faculté des lettres) ; et visiblement nombreus(e)s sont les poètes contemporains qui lui ont permis d’exhumer ce corpus où cohabitent, Jouffroy, Albiach (beaucoup), Gysin (évidement), Pleynet).
Les textes de Clara Elliott sont d’une noirceur folle. Avancée d’une âme vers sa perte. Les premiers poèmes sont sont agressifs et déchirés, en cela parfaitement conformes à l’univers post-punk annoncé : une traduction des lyrics de Joy Division y passerait sans remarque.


je suis dans un lieu qui se suffit à lui-même
des rythmes attrayant des
fonctions de n’importe quelle sorte
la bande a opté pour le lyrique fatal
penchant lake shore drive
Manson 1969
le cauchemar est en route
et je ne le tue pas

look at your game girl
et je ne le tue pas


Le chaos est déjà bien installé, il grandira progressivement — toujours froid (cold-wave) sous l’influence d’un romantisme junkie. L’évolution est visible : le livre intègre de plus en plus de matière extra-verbale, biffures, pages rayées, gribouillis, photos de film (dont un muet soviétique s-f), spatialisation, poèmes cachés derrière des barreaux, coupes franches, plaques noires, schémas. Les poèmes se divisent en colonnes, éclatent sur la page, sautent, les mots se dispersent — tout s’engouffre, bordel.


les poseurs d’un côté les possédés de l’autre / peu importe la couleur de mon autodestruction / ce qui s’est dit ici s’est perdu dans les signes / tu n’es plus rien lorsque tu t’effaces / [...] se perdre s’identifier obstacles à mi-voix l’échec d’un trouble / la représentation s’étale sans dire un mot / une voix coïncide / dans l’infirme déchirure de chaque jour / la faute aux mille visages qui te scrutent / tu mesures en sanglotant l’étendue de l’aube / rien ne passe / les distances oubliées négligée / la mort toujours plus proche et indocile / le punk est mort le jour où les Clash furent les premiers à signer sur une major

bienvenue sur le fil du rasoir
bienvenue dans un monde qui n’existe déjà plus
--------------------------------------------------------------------------
un / paradis / maintenant / qui / s’est / perdu / loin / dans / des / échos / de sang
------------------------------------------ où la mort n’aura pas d’empire


De cela ressort une impression de frénésie. L’explosion, organisée sur 200 pages, est admirablement servie par le travail d’édition, grâce à une typo bâton très fine et à un format bien choisi qui laisse respirer toutes les matières contenues dans ces pages. Pourtant, à mesure que la forme des poèmes se désagrège, le ton guerrier du début laisse place à une vapeur élégiaque. Revient la littéralité des années 70. Albiach & Royet-Journoud sont abondamment cités. C’est l’étrangeté de ce livre : plus le chaos se rend visible, plus les textes s’apaisent — et plus apparaissent derrière la brutalité des formes un lâché, une épure, une fatigue et une lassitude, et au final un effacement. Dans les très belles pages du poème Enless endless, la personnalité de l’auteur semble avoir définitivement déserté l’écriture, au profit d’un non-sens aléatoire. Et cette absence, programmée, fait le prix du livre. Le dernier poème achève ce calme glacé.

et le sang coulera lentement sur le sol, ma chérie en n’épargnant aucun de tes rêves
la vie n’est pas une répétition générale ///


Si nous rapprochons les livres de Clara Elliott et de Jody Pou, c’est qu’ils relancent tout deux, de façon différente, la conception qu’on peut avoir de la poésie. Mis à part le caractère expérimental qui les rassemble, ils s’opposent dans leur fonctionnement.
Pour être extraordinaire dans la forme et proposer une véritable expérience de lecture, Will n’en reconduit pas moins un attendu du livre de poésie : livre classieux (upper class ?), produisant à l’égard de son lecteur une distance (pour nous) infranchissable. Le sens du livre se tient toujours au delà de la qualité de son lecteur (il rappelle en cela le dispositif complexe ébauché par Mallarmé pour son Livre). La poésie est alors, au mieux, la reconnaissance de cette distance comme constitutive de ce qu’est la poésie (étrangère, toujours et d’abord) — mais au pire c’est le remplissage de cette distance par les rêves ou les épanchements du lecteur. (Toute lecture tient des deux, et le pire en question fut ici des plus agréables, dit en passant.)

La forme de Strangulation blues apparaît moins singulière : après tout, trente ans que Thiéfaine usine dans le même corpus de textes junk. Le vrai déplacement se fait par les notes de Sylvain Courtoux, qui accompagnent le texte. Clara Elliott y est replacé dans son contexte culturel (post-punk à la fois musical et littéraire), et dans sa trajectoire sociale (fille d’employé médiocre, musicienne dans les squats parisiens, etc.). Par là, ce sont les dimensions historiques de l’oeuvre qui sont ramenées vers le lecteur. La poésie provient alors de la rencontre, sur la même strate historique, de figures jusqu’alors perçues comme éloignées — ou comment Joy Division et Marie-Anne Albiach constituent finalement un même cristal.


(Certains sites ou blogs ont présenté Clara Elliott comme une créature fictive, née de l’imagination de S. Courtoux. Refusant de nous faire lecteur plus malin que le livre que nous lisons, nous avons cru à l’existence historique de Clara Elliott. Nous maintenons, et reparlerons de la fiction et du mentir-vrai — une autre fois.)


Will de Jody Pou. Les Petits Matins. Octobre 2009. 12 €.
ISBN 978-2-915-87953-7

Strangulation Blues de Clara Elliott. Traduction Sylvain Courtoux. Al Dante. Janvier 2010. 17 €.
ISBN : 978-2-847-61892-1



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Frédéric Laé.

10 février 2010