Antoine Emaz, « à force de mots ».

C’est une rude traversée, oui, que celle dont témoigne Plaie, le dernier livre d’Emaz, que Jacques Josse nous a présenté ici même, en même temps que Jours, il y a quelque temps.
Je voudrais à mon tour parler de ce livre, et en particulier poser la question du rapport entre l’expérience de la blessure, qui y fait centre, et celle du recours au poème pour dire cette expérience. Autrement dit, quelle fonction peut avoir la poésie, dans cette situation de solitude, de décentrement à quoi vous réduit le corps, puisque la blessure semble précisément interdire tout recours aux mots, puisqu’elle « mène vite/ au bout des mots », puisque « la langue pâtine sur la vie » :

rien à penser là

les mots tournent
autour
c’est tout

on les voit tourner
tenter de toucher
s’écarter dès que
refaire une orbite
à nouveau tenter

on les voit
comme des mouches

Longuement, toute une première partie de ce livre évoque ce moment de déréliction à quoi mènent, et le corps blessé, et « la poésie usée à cœur », ce moment où le recours à la métaphore paraît dérisoire, où l’on n’a plus même la force de « soulever du comme ».
Ainsi, la plaie est origine d’une « séparation ». On est exclu, et du commerce des autres, et du sentiment de son identité, « on ne sait plus qui on est », étranger à soi et « à la maison ». Et c’est non seulement le sens de sa vie qui échappe, mais la volonté même d’y entendre quelque chose : « Il n’y a rien à comprendre »...
La blessure ruine la conscience du temps ; l’enfance est bafouée, le futur « est sans forme ».

Et pourtant, comme en témoigne, selon l’habituelle méthode d’Emaz, ce long journal quotidien d’une épreuve, le poème persiste malgré tout ; et il persiste au cœur même de sa dénégation, comme la seule exigence qui tienne.
Presque, on pourrait dire que c’est lui qui sauve, même s’il est vrai aussi que la lente cicatrisation de la blessure autorise la renaissance.

Mais il faut trouver l’issue

et ça
c’est dur


Va savoir si ce n’est pas la constance à se tenir devant la table, à « entasser des sacs de mots d’images/ autour de ce creux noir », si ce n’est pas, donc, l’écriture elle-même qui, par sa résistance têtue, « tra[çant] un chemin de langue », ouvre par là-même la voie à la vie, invente la ligne improbable, imprévisible, sur laquelle la vie généreuse revient : les mots vous créent une âme, la rapatrient ici et maintenant, réinventent le temps, guérissent...

Ce chemin des mots, ce « gravier des mots », comme le dit encore
Emaz, sont aussi chemins de fidélité. Ici encore, les mots « ne mentent pas ».
Peut-être est-ce cette fidélité qui sauve : elle qui refuse que le moi envahisse la page, que celle-ci se boursoufle d’affects, d’images illusoires.
Au contraire : « rester très près du sol ».
C’est que le simple, chez Emaz fait loi, comme toujours : simplicité du décor familier où pourtant se joue un destin, le jardin, la maison, la cuisine...
Simplicité de l’écriture, accueillant au cœur du poème l’inflexion de la prose, sa banalité, sa trivialité fraternelles - « inutile de faire comme si/ faut faire avec » - mais c’est une prose, aussi, qu’illuminent et sauvent de tout prosaïsme, et que sans cesse rectifient, des éclairs d’images, comme ces « mots de traîne lente » par exemple, ou cette strophe :

Le jour
sans bouger

presque tranquille

et puis avec le soir
et le baissant de la lumière
cette faille noire

un couteau

La métaphore du chemin revient plusieurs fois dans le poème, comme aussi celle de la main, toutes proches l’une et l’autre de la main tendue, et de la route, par quoi Celan qualifie le destin du poème : main tendue et cheminement vers son autre.

Tel est aussi, il me semble, le destin poétique de Plaie.




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Jean-Marie Barnaud - 17 février 2010