Patrick Chatelier | Pas le bon, Pas le truand

« Avec Pas le bon, Pas le truand, Patrick Chatelier rend ses lettres de noblesse à un genre "mineur", le western spaghetti. Évitant la surenchère parodique et le simple clin d’œil pour initiés, il préfère ranimer la sauvagerie poétique qui hante ces tragédies en cinémascope. Et revenir aux sources de certains clichés, au tout premier degré, en leur redonnant chair et parole de l’intérieur. » Yves Pagès.
Le texte ci-dessous est extrait du roman paru aux Éditions Verticales, ISBN 978.2.07.012869.3
À lire aussi sur remue.net : un article critique sur ce livre par Dominique Dussidour, et un autre par Sébastien Rongier.


Louis Soutter


Sur la table, le couvert est mis. Trois assiettes attendent, escortées de leur cuillère en bois. Un couvert occupe le bout de table et deux autres se font face comme les chambres à l’étage, puisque le bout de table est réservé au chef de famille, maître dans sa demeure, celui qui tous les jours que Dieu fait marmonne la bénédiction du repas, celui qui transmet le nom, même si ce nom est Butler et il devrait plutôt s’allonger sous la table au plus près de la terre avec ses morts. Trois assiettes attendent mais il y en aurait d’autres à les rejoindre si par hasard quelqu’un venait, si quelqu’un montrait son ventre vide, un voisin, ami de passage, ou même un étranger qui entrerait, mangerait et que personne ensuite ne reverrait, un étranger auquel il serait dit d’approcher car on croit deviner la faim et la solitude, et parce que l’hospitalité est une loi non écrite transmise dans le sang des générations. Le père, la mère et le fils assis à table regarderaient approcher l’étranger, il y aurait des questions sur la provenance et la destination, sur l’état des routes, des villes et des villages, sur les nouvelles colportées du monde, puis la mère se lèverait pour ôter une assiette de la pile qu’elle remplirait d’une double ration. Et l’étranger, se moquant de savoir s’il était chez les Pearce ou les Winston ou les Paz, s’installerait devant sa platée à l’autre bout de table face au maître de maison, face à face et égal à égal le temps d’un repas comme en miroir du maître, comme un double négatif, une version vagabonde, crasseuse et pauvre, à la fois inoffensive et recelant une menace cachée de crasse et pauvreté, un double de passage qui promettrait de bientôt disparaître pour laisser de nouveau à l’original toute la place. Et le père magnanime savourerait à l’avance l’effacement de ce double, son retour à la crasse sur les routes qui ne mènent nulle part, prenant à témoin sa femme et son fils de sa victoire prochaine sur le néant. Et la femme, assise entre le mari et le double, porterait silencieuse un discret regard de l’un à l’autre sachant que le meilleur l’emporterait. Et l’étranger, oscillant entre s’empiffrer et répondre car les questions continueraient de jaillir, car la platée était énorme, manquerait tout recracher quand au détour d’une phrase il apprendrait que par hasard il était entré chez les Butler. Il finirait vite, avec les mains, sans pouvoir déglutir comme si une poigne lui tenait la gorge, avant de filer dehors tandis que femme et fils se lèveraient, tandis que le mari surpris hausserait un sourcil, tandis que les morts sous la maison conspueraient l’étranger, miroir du maître en débandade qui patine déjà loin sur la crasse du chemin.

Trois assiettes sur la table, trois cuillères en bois et trois couteaux, trois timbales. Ne manquent plus à la scène que trois bouches, trois avalements, trois gestes de prendre. Trois personnages se font attendre dans ce décor de trois fois rien. Trois occupations ne devraient plus tarder à converger, d’ici quelques minutes. Sans doute la femme est-elle allée couper des herbes dans le potager, alors que le mari range ses outils affûtés sous le regard du fils. Sans doute le mari finit-il par rejoindre la femme qui s’apprête à rentrer, alors que le fils traîne devant les balles de peaux tannées. Sans doute la femme jette-t-elle un regard en arrière et appelle, une main posée sur son épaule. Le fils fait signe qu’il reste un peu traîner devant les peaux. Il voit la mère et le père s’apprêter à rentrer, l’homme boitant à cause de sa blessure ramenée de la guerre dont il ne parle jamais, la femme le soutenant sans y penser, pensant à autre chose, puis le fils ne les regarde plus. Il reste devant les peaux, il se balance, il envoie un pied dans une motte. C’est un Butler, cela se devine au premier coup d’œil. C’est un putain d’enfoiré de Butler, aurait gloussé Piripero le trappeur à une époque en le voyant passer devant sa cabane dans les bois avec une bande de gosses, avant de forcir la voix pour les faire déguerpir. Mais Piripero était un ours, qui avait besoin d’aligner dix mots pour en extraire une seule idée : car il suffit de dire C’est un Butler pour que ce nom exprime le putain et l’enfoiré et beaucoup d’autres choses encore.

Le fils regarde l’âne dans son enclos qu’il harnachera cet après-midi. L’âne le regarde à son tour depuis l’enclos avec un air habituel de certitude. Mais si la certitude est l’apanage de l’âne, le fils ne sait jamais vraiment sur quoi elle se porte. Dans l’après-midi il l’attachera à la noria sans y prêter attention, pour puiser de l’eau. L’âne tournera avec sa certitude, remplissant les godets qui se videront dans la citerne, piétinant la trace de ses tours précédents, creusant un sillon sur le sol exactement circulaire avec l’illusion d’avancer et sans doute la certitude, un jour, de pouvoir se rebeller en faisant demi-tour, au risque de reverser l’eau à l’intérieur de la terre.

Le fils Butler s’est arrêté. Son pied, qui tenait en joue une autre motte, n’a pas fait feu. Un nuage de poussière accroche et plisse son regard, au loin sur la piste du désert. Les cavaliers sont rares, de cette provenance. Des fuyards ou des êtres perdus. Des convois qui pariant sur un raccourci ont semé des tombes fraîches. Mais personne ne sait jamais ce qui va apparaître de derrière la colline, personne ne sait quelles forces ont grandi là-bas, quelle humeur, quelle colère, quel géant va se persuader de franchir la crête. Personne ne s’y aventure jamais, et dans les cauchemars des gens d’ici une armée soudain se dresse sur les collines jusqu’à l’horizon, mélange d’Indiens et d’animaux sauvages, menés par le chien des plaines avec son jappement d’alerte qui terrifierait n’importe quel dormeur dans son lit, une armée prête à fondre et balayer et envoyer en enfer car c’est certainement le destin de ceux qui s’endorment en ce bas monde.

Le nuage de poussière vient par ici, calcule le fils et d’après ses calculs il s’agit d’un unique cavalier, un solitaire dont l’allure tranquille révèle l’aptitude à avaler les miles par douzaines. Sa silhouette ne se devine pas encore, drapée sous la suspension des particules, mais le regard du fils perce la poussière et anticipe, il fouille le nuage pour dessiner un bras, un torse, une figure, selon la forme du nuage le regard prélève une présence humaine, présence qui devient plus humaine à mesure que s’approche le nuage, à mesure que la poussière devient une expression, un regard, presque un visage. Un visage bientôt, annonce le nuage de poussière, le nuage humain, à la présence de poussière qui vient de la poussière et retournera à la poussière. Un visage bientôt, annonce la poussière humaine qui deviendra homme-poussière, insensiblement au rythme de son galop tranquille. Et par contraste tout autour l’horizon se dégage, collines et plaines, roches et cactus, le paysage s’éclaircit avec en son centre cette boule de trouble, ces volées de sable sous les sabots.

Le fils Butler attend. Il attend que du nuage sorte quelque chose. Il attend de pouvoir faire face au visage bientôt. Son regard ausculte l’approche de la poussière, et s’il avait une arme à la ceinture il se tiendrait sans doute prêt à dégainer. Affronter un nuage est à la fois redoutable et rassurant, disent les contes. Il suffit de saisir le nuage avant qu’il ne vous prenne, le dissiper en évitant d’être aspiré, mais tous les coups tombent dans le vide et mieux vaut alors préférer la ruse, le courant d’air, le doigt d’une fée. Affronter un visage en train de se former est facile et difficile, disent aussi les contes. Il suffit d’empêcher le visage d’être tout à fait chair, le renvoyer au néant de sa venue, mais une balle dans la tête ne sert à rien contre les fantômes et mieux vaut alors se contenter de prier. Le fils Butler ne croit pas aux contes. Il croit en ce qu’il voit, et pour l’instant c’est un nuage humain et chevalin de poussière, c’est une tache noire qui se précise en son milieu, c’est un voyage touchant au but.

Il se tient debout, lèvres molles, bras lâches et jambes écartées sous le regard de son âne, la tête à peine oscillante dans sa concentration il voudrait en voir plus, il voudrait en croire ses yeux davantage, n’ayant jamais aucune patience avec ce qui se cache – en cela il ressemble au père Butler qui manque terriblement de patience après avoir vidé sa bouteille. Le fils espère l’accouchement du nuage, sa solution, il guette une forme définitive. Et celle-ci vient comme en réponse, cavalier et monture surgissent de la tache noire qui perce le nuage, cavalier noir, monture noire, équipage. Cavalier noir et monture noire plus grands que le nuage effiloché derrière eux, avec des naseaux noirs et un chapeau noir braqués en direction du fils. Ce pourrait être aussi bien un bison chargé d’un fardeau noir, un gros chat à plusieurs têtes mais ce n’est pas le cas : le fils Butler a la notion du vraisemblable et du possible, il ne permet pas à ses yeux de chercher au-delà. Alors il se concentre pour distinguer ce qu’il devine, il plisse les paupières et ouvre le regard, il aspire la silhouette approchante, il galope avec, soupesant l’allure et la puissance, il en déduit l’âge, la provenance de l’animal, l’habileté du maître, leur complicité, il en déduit la sueur qui les recouvre, la poussière noire dont ils sont enrobés sur plusieurs couches émanées de plusieurs vallées, il déduit l’expression de chacun, homme et bête, leur fatigue, leur courage, leur volonté, il déduit ce que recèle le fond de leurs cœurs et fait volte-face vers la maison.






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5 mars 2010