Thomas Vinau | Chantier

ici, ici et , ces liens conduisent vers le travail de Thomas Vinau


Le jour est tombé en miette, en cendre, en poussière




Un beau petit monticule d’instants et le soleil a disparu sous les gravats




***





Il s’arrête au bord de la route

contre une palissade ébranlée

arrache une bonne poignée

de ces bandes rouges et blanches

qui délimitent les travaux

et se bande le front avec

comme un samouraï

en chantier




***




À droite, un monticule de sable tassé par la pluie. Une pelle plantée dans le gravier mordu et un peu plus loin, la gueule rouillée de la bétonnière. Le tuyau d’arrosage, serpent gras à ses pieds, encercle l’arène de la démolition. Des seaux verts craquelés de ciment mènent jusqu’au seuil blanc des pierres taillées. L’ébarbeuse est posée sur un socle près du bloc de la rallonge orange qui court à travers les flaques. La poussière de la taille recouvre tout, jusqu’au tas de bûches alignées contre le mur du garage. Des brosses métalliques patientent sur les planches gelées de l’échafaudage. Un peu plus loin, sous la bâche, des lignes de tuiles servent d’abris aux souris et aux escargots. Le squelette de la charpente semble frissonner dans le jour qui se lève. Sous les parpaings l’herbe ne pousse plus. Le provisoire s’est installé, lourd de plusieurs tonnes de matières.




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Au fond

des fondations

les ailes mortes

d’une chouette




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La nuit dans le chantier le vent viole le fil bleu du maçon. Il se passe des choses dans le gémissement des tonnes. Parfois une bouteille roule. Parfois une bête agonise. Parfois on prie un dieu occulte et sage dans la boue les graviers le sable. Il reste une paire de gants solidifiés par le froid. Il reste un paquet de dattes. Il reste un bonnet en laine rouge. Il reste quantité d’inachevé abandonné au gel.




***




Il vient traîner là. Souvent. De plus en plus souvent. C’est comme visiter une carcasse. D’autres viennent ici pour chier. Ou se shooter. D’autres viennent faire cuire des pigeons. Il reste quelques trucs à voler. Il reste quelques trucs inachevés qu’on peut détruire.




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Le jour

où nous nous aimerons

vraiment

je t’emmènerai

dans les gravats




***




Le soleil a brûlé. La lumière n’éclaire rien. Il fout le feu à un tas de traverses, de liteaux et de pneus. Grosse fumée noire. Les flammes font comme des femmes qui se tordent. Derrière les monticules de gravats gris. Il renonce. Le polyuréthane ricane dans les battements de portes.





***





C‘est comme

de faire l’amour

dans un blockhaus

de l’Atlantique

sauf

qu’il est seul

et que l’océan

n’existe pas




***




Les sacs de ciment ont fini par devenir solides. Certains rêves aussi. Certaines peines aussi. Des ferrailles. Le reste a disparu. N’a pas vraiment disparu. A changé. Définitivement.




***




Ici

tout ce qu’il connaît

du solide

l’effritement

les ruines

la truelle

la fatigue




***




Des enfants viennent fouiller

voler

pisser contre les murs

les enfants viennent renier

ce qui devient

prendre exemple




***





Je ne pardonne pas





***




Le jour où tu existeras

nous viendrons ici

faire mentir les plans

détourner les questions

devenir autre chose





***




L’échec

se construit

brique

par

brique




Photos de Thomas Vinau.





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11 mars 2010