Les Idiots

31 petites vies vues par Ermanno Cavazzoni.


Les Idiots de Cavazzoni ont peu à voir avec ceux du film éponyme de Lars Van Trier. Eux ne font pas semblant de l’être ou de le devenir. Ils le sont, tout simplement.
Leur comportement inquiète ou étonne. Chaque cas est unique. Il arrive fréquemment qu’un médecin (la plupart du temps psychiatre) se penche sur eux pour tenter de comprendre ce qui les gouverne.

Ermanno Cavazzoni a choisi une autre voie pour s’immiscer dans ce monde. Il ne tient pas à analyser les facéties de ceux qui y vivent. Ce qui lui importe, c’est de noter, de dire, d’écrire leur quotidien sans pousser la réflexion là – aux portes de l’idiotie absolue – où elle n’a sans doute pas lieu d’être. Il préfère battre la campagne. Regarder, écouter, interroger. Chaque personnage rencontré a sa spécialité. L’un est lanceur d’objets (qui lui retombent presque toujours sur la tête). Un autre craque des allumettes à longueur de journée (« j’en gratte quelques unes pour les essayer au cas où il faudrait allumer à l’improviste un poêle ou un réchaud à gaz »). Un autre, un dénommé Cortellini, voulant égayer la fête du mardi gras 1956, se mit un faux nez tenu par un élastique et décida de ne plus l’enlever. Un autre encore, agriculteur, vit en autarcie avec son père et sa mère dans une meule de paille.

" Quand le coq trouve sur le sol un épi ou un ver de terre et qu’il bat le rappel avec son cri bien particulier, l’idiot accourt lui aussi et il est souvent le plus rapide à le manger. Il aime aussi le voisinage des vaches, lesquelles sont affectueuses avec les idiots ; quand elles en voient un couché dans l’herbe, elles s’approchent de lui et l’imitent. "

D’autres idiots marchent à grandes enjambées entre les pages de ce livre qui leur est consacré. L’un des plus étonnants se nomme Govi Naldo. Un jour, courant après un chien qui s’était échappé d’un chenil, il s’est fait mordre par l’animal. Sa vie en a été toute chamboulée. Le soir, de retour chez lui, il ne reconnut ni sa femme ni son fils.

" À côté y a là des gens – disait-il au docteur – une femme entre deux âges et il y aussi un nabot – c’était son fils – qui est un peu répugnant. "

Pour lui, pas de doute, ces deux-là venaient d’Albanie. Cela lui semblait d’autant plus évident qu’il avait signé, peu avant, mais sans la lire, une pétition soutenant les réfugiés de ce pays.

" Ces deux Albanais s’étaient emparés de sa maison et s’en servaient le jour comme d’une friterie et la nuit comme d’un dortoir. En particulier, la femme dormait dans le même lit que lui."

Des cas similaires et tout aussi inquiétants naissent sous la plume de Cavazzoni. Il en a choisi 31. Écrits en parodiant la vie des saints du moyen âge, ces portraits d’idiots contemporains permettent au lecteur d’égayer un bon mois de manière insolite.

Avant de relater les heurts, bonheurs, souffrances et jouissances des idiots, Ermanno Cavazzoni, par ailleurs professeur d’esthétique à Bologne, s’est penché sur de nombreux autres singuliers. Que l’on retrouve dans Le Calendrier des imbéciles (Austral, 1996) ou dans Le Poème des lunatiques (qui plut tant à Fellini qu’il s’en inspira pour tourner La Voce della luna).


Ermanno Cavazzoni : Les Idiots (petites vies), traduit de l’italien par Monique Baccelli, éditions Attila.


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Jacques Josse - 12 mars 2010