Beatrice Monroy | Je suis arrivée au monastère de Saorge presque par hasard…

L’été, Beatrice Monroy organise à Palerme une notte dei mille racconti, une nuit des mille racontars, en 2005 Laurent Grisel y a lu ses Poèmes improvisés sur des thèmes siciliens ou crus tels.

Lire aussi Littera 2005, une rencontre avec Beatrice Monroy et Dominique Vittoz à la bibliothèque municipale de Gap.


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             Je suis arrivée au monastère de Saorge presque par hasard. L’automne précédent j’avais été invitée par l’Institut culturel italien de Marseille où l’on m’avait donné la brochure de Saorge. Nous n’avons pas de résidence d’écrivains en Italie ; j’avais donc voulu tenter l’expérience, en me ménageant toutefois une issue au cas où cela ne me plairait pas. Et de fait, le premier impact ne fut pas facile ; il faut dire que j’arrivais d’un monde très différent, au rythme frénétique, un monde avec ses soucis et ses difficultés ; et surtout, que ma vie était pleine de rencontres.
             J’ai tout de suite été plongée dans une grande solitude. Tout de suite un grand silence et un ton un peu brusque et expéditif.
             J’imaginais trouver une vie organisée en commun, des moments conviviaux, et je me trouvais face à une réalité totalement opposée, où on me disait : voilà la cellule, voilà la salle de bain, voilà la bibliothèque, voilà la cuisine, vous pouvez manger ici ou bien ailleurs, bref : faites ce que vous voulez.
             Une liberté totale à la limite de l’enivrant et de la sensation d’abandon.
             Je ne connais pas d’autres résidences, mais je sais que ce style sec est la grande force de Saorge. Qui écrit a souvent besoin d’un aiguillon ou, en tout cas, d’être mis dans une situation limite dans laquelle, avec les temps propres à son écriture, il ne peut plus tellement « faire le malin ».
             Par sa manière d’offrir à l’écrivain ce vide et ce silence, Saorge offre aussi la possibilité de reconnaître le vide et d’y travailler avec ardeur.
             Si on le voit, bien sûr, et si on a envie de le voir.
             Vivre à Saorge, c’est vivre à l’intérieur d’un couvent, dans un cloître, construit exprès pour ne pas faire venir l’envie d’aller ailleurs. Le cloître d’un couvent est un lieu architectural d’où l’on ne fuit pas, qui est comme une invitation à se pencher sur soi-même. Le monde se limite très vite au petit territoire dans lequel on vit.

             Les écrivains qui arrivent au monastère franchissent la même porte/barrière, le même seuil que franchissaient jadis les frères qui abandonnaient le monde. Les écrivains - inconsciemment, dirais-je - doivent donc parcourir un chemin qui les met dans un état créatif, en condition d’ « éclairé ».
             Il y a une zone franche, une espèce de tampon constitué par l’entrée du cloître ; les peintures murales racontent dans un style très simple la vie de François d’Assise, le couvent ayant en effet appartenu aux franciscains. Cette zone, plus l’église attenante, sont ouvertes aux visites guidées. Par une autre porte on accède au cloître.
             Il ne m’était jamais arrivé de vivre dans un espace avec une église à ma disposition ; presque tous les jours, la tête enflammée par l’écriture, je descendais, encore pleine du silence de l’étage du dessus, et je m’installais là, dans le lieu sacré ; du reste, que sont les temples et les églises sinon des lieux où l’on peut finalement se reposer ?
             Et puis, je l’ai déjà dit, il y a la partie réservée aux écrivains, le cloître, avec son jardin potager dont je garde un souvenir lumineux. Un potager immense aux soins des mains affectueuses de Marianne. Le potager a une particularité : il est à la disposition des résidents, on peut y pénétrer, s’y promener mais surtout on peut y trouver fruits et légumes en abondance, et les cuisiner. C’est le potager qui a formé le groupe. En effet, nous nous sommes d’abord réunis dans la cuisine, qui est demeuré le lieu privilégié de nos rencontres ; nous nous sommes réunis pour admirer les énormes courgettes que Marianne portait le soir au coucher du soleil et posait négligemment sur la table, au milieu des aubergines, des herbes aromatiques et de toutes sortes de légumes. Nous nous sommes réunis pour cuisiner et pour que chacun offre à l’autre la connaissance de soi, pour que chacun se fasse connaître de l’autre dont il ne savait rien, rien de ce qu’il écrivait, rien de ce qu’il avait dans le cœur, pour « nous offrir » par nos plats nos différentes cultures, nos saveurs. Pour moi qui venais de loin, ce fut une manière silencieuse et enthousiaste de réussir à me présenter aux autres. À côté de ce rite de la cuisine, qui jusqu’à la fin n’a cessé de nous procurer joie et délices, rapidement, comme si entre nous s’était effacée la barrière des différences, ont commencé les échanges littéraires.
             Il y eut un premier moment, organisé justement autour de la table de cuisine. L’idée était de lire quelques pages de ce que nous étions en train d’écrire, mais la moitié d’entre nous étant des Italiens et l’autre moitié des Français, nous avons décidé de faire de petites traductions, ce qui était déjà une manière de s’entraider. Un petit groupe d’Italiens et de Français s’est formé, et nous nous sommes mis à traduire. Certains lisaient, d’autres proposaient une traduction, avec commentaires de l’auteur et acceptation de la version traduite. Nous apprenions autre chose, nous apprenions l’écriture, la poétique de notre voisin, nous apprenions à le connaître. Le groupe était composé de Silvia Bré, Mauro Ferrari, Michael Gluck, Olivier Apert et moi-même. Inutile de dire combien ce travail nous a passionnés. Nous étions devenus un groupe.
             Nous avons continué à traduire nos écrits, et cet échange nous a tellement passionnés que nous voudrions le poursuivre.
             J’ai appris beaucoup de choses dans ce monastère, je le dis sans emphase, je le dis avec la joie de celle qui y a connu et vécu la possibilité d’être ensemble dans la littérature, chose qui en général me semble très compliquée.

             Merci à Jean-Jacques et Stéphanie, à Martine et à Marianne, qui gèrent cet endroit avec beaucoup d’élégance.

1er mai 2010