Cette rubrique affiche « on a lu, lisez donc ! » L’on peut toujours bien sûr froncer le sourcil à cette injonction. C’est sans sourciller que nous la réitèrerons aujourd’hui pour l’édition récente de ces « Cartes postales d’un voyage en Pologne », de Giorgio Caproni , chez William Blake and Co. Le nom de l’auteur du Gel du matin, nouvelles traduites par Bernard Simeone chez Verdier éveille l’attention, et on sait que Le Franc-tireur a obtenu coup sur coup les prix Feltrinelli et Montale (Philippe di Meo a assuré la traduction pour Champ Vallon). Un bandeau jaune décline sobrement : Auschwitz ou la banalité du mal .
Ces cartoline sont traduites de l’italien par Philippe Lacoue-Labarthe et Federico Nicolao. On connaît du premier le classique La poésie comme expérience chez Bourgois.
En 1948 Caproni avait été invité à un congrès à Wroclaw, à l’initiative du Mouvement pour la Paix . Le journal qu’il tenait (publication en 1995) s’interrompt brusquement après le 29 août, au lendemain de la fin du congrès. C’est qu’à cette date Caproni s’est rendu en « excursion » à Oswiecim (Auschwitz). Ce n’est qu’en 1961, dans trois livraisons au journal La Giustizia, qu’il consentira à relater ses Cronache e racconti di un viaggio in Polonia. De la « parole suffoquée » nous donnerons ce bref extrait :
« La Croce Rossa non ha mai notato il funzionamento e lo scopo vero delle lavanderie ? », prova a domandare qualcuno. « In effetti ha visitato alcune volte il campo. Ma ignoro il resto. Da questa parte, prego. »
« La Croix Rouge n’a jamais remarqué le fonctionnement ni le véritable but des laveries ? se risqua à demander quelqu’un. « En effet, il leur est arrivé de visiter quelquefois le camp. Mais j’ignore le reste. Par ici, s’il vous plaît. »
Lire également en page IX du Supplément du Monde des Livres l’article de Patrick Kéchichian, dont voici un extrait :
« Oh, que je n’ai jamais été aussi honteux de me savoir “humain” ! »
Que disent ces textes ? La « honte » d’abord, celle de visiteurs insouciants, « la langue déliée et prêts à la boutade et à l’anecdote ».
« Honte » surtout « pour les nazis »... « Mais, en fin de compte, les nazis ne sont-ils pas également partie intégrante de nous-mêmes (aberrante, mais toujours intégrante, hélas) ?... » A partir de cet instant, le visiteur n’est plus exempté, protégé : « Oh, que je n’ai jamais été aussi honteux de me savoir “humain” ! » A la fin de ce parcours, une fois passées les vitrines pleines d’objets familiers, de cheveux ou de boîtes de zyklon, le guide (un ancien déporté, « catholique convaincu », précise Caproni) tient ce propos, qu’entendra parfaitement le poète : « Ici, nous sommes dans le climat de tragédie pure, où la vérité a tout à perdre et rien à gagner, tant par elle-même elle est tragiquement horrible, à une quelconque adjonction de passion ou, pire, de rhétorique inutile. » P. K.