Pedro Kadivar | Trente-quatrième nuit d’été

Une manière de considérer la vie. Où les choses sont fluides. Où les paysages coulent les uns dans les autres. Où la neige est le frère du soleil et le vent la caresse du ciel. Où les voix circulent. Où l’océan déferle dans la rue. Où les hommes sont des fleuves. Où chaque homme est le miroir de tous les autres et tout homme l’infini horizon qu’il embrasse le soir. Une certaine manière d’envisager la vie et de la vivre, car la vie n’est autre que ce que tu envisages d’elle, la lumière que réfléchit ton corps de ce qui t’environne, de tout ce que tu sais et tu ignores. Une certaine manière de considérer la vie où tout homme est un monument microscopique qui se heurte à ses semblables tout le long de sa vie. Des heurts de hasard ou de volonté, de désir, de contrainte, des heurts qui à jamais marquent ta peau, des heurts qui te laissent indifférent et que tu oublies, ou dont tu te souviens seulement des années après, des coups et des caresses, adresse de la parole et serrement de main. Une certaine manière de vivre où tu ne fuis rien, même pas la peur. Règne de la seule circulation des visages et du salut de l’envisageable. L’insomnie devenant sommeil et tout sommeil l’incessante genèse du lendemain. Bras ballants, corps d’insecte. Une certaine manière de considérer la vie où les contraires ne sont pas ennemis. Une certaine manière de te voir en tes semblables, cristal coupant avec au cœur la même pointe de vulnérabilité. Une certaine manière de vivre où tu penses à ta mort à chaque passage des cigognes migratrices, à chaque fois que tu entends ton nom prononcé par un autre. Une façon de percevoir la vie où la menace cesse. Où ça fleurit dans la neige. Où tu chantes à l’apparition des nuages. Où en pleine agitation la foule est toujours calme. Où ça ne finit jamais. Où renaître n’est pas une répétition mais toujours une naissance. Une manière de considérer la vie où plus que les choses elles-mêmes tu envisages leurs liens, où tu vois en tout être ce qui l’attache au monde sans quoi il cesserait de respirer. Une certaine manière de s’élever tout en gardant les pieds solidement sur terre. De voler haut. À la hauteur des choses. Une certaine manière d’envisager la justice de la faille. Une certaine manière d’envisager les visages, d’aller plus loin dans la projection du regard. Une certaine manière de considérer la vie où il y a de la place pour tout, pour tout ce qui vit, sauf pour l’assassin. Où la réconciliation est ton pain quotidien. Une immensité irréductible dans la plus étroite des vies, tant que ça vit. Te sentir au sommet quand tu gis dans les limbes, sentir la compagnie des hommes dans l’absolue solitude, savoir que tes semblables respirent avec toi. Une certaine manière de considérer la vie où tu respires, quoi qu’il arrive. Maintenir l’équilibre en pleine chute. Envisager la possibilité du mouvement en pleine immobilité. Sentir la vie toujours proche, sur ta peau, quand tu crois mourir. Une certaine manière d’envisager la vie où tu vis. Enfin.


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3 avril 2010