Dominique Dussidour | c’est aussi bien nous qui nous échapperons du portrait

photos Alain Subilia

Une certaine nuit de mai à Paris, entre le cimetière de Belleville et la place d’Italie en passant par la gare d’Austerlitz, un nouveau visage du Général Instin a fait son apparition – magique, matérialiste.
Que nous signifie la main qui a dessiné ces marques sur la chaussée, ces lignes sur les murs, ces cercles de densité et d’ubiquité ? S’adresse-t-elle à nous ?

Nous avons investigué : relevé des traces selon la technique photographique, lecture selon la technique géomantique.

Semaine après semaine vous prendrez note des courants, passages, images qui composent ce portrait que le Général Instin a bien voulu nous accorder. Chaque lecteur en jugera d’après soi, après interprétation.

Alain Subilia & Dominique Dussidour.




« Batbad ? Mais où c’est, Batbad ?
— N’importe où, Philémon, n’importe où ! Tous les chemins
mènent à Batbad ! Assez discuté. Prends ton élan et plonge… »

Fred, Philémon, simbabbad de batbad.




Ouverture au portrait géomantique du Général Instin ou À partir de quelle chute s’élabore un récit

             Lorsqu’on entre dans le cimetière des Beni Aïssa on est émerveillé par la simplicité de l’accueil réservé à l’existence humaine. Derrière des murs chaulés au sommet arrondi aisément franchissable même par des vivants on voit alignés les renflements d’une terre ocre tassée en monticules, une répartition meuble des os, du sable, de la poussière. Le temps a confié sa descendance à des triangles quelconques. Une géométrie stable s’articule entre la pierre déposée à l’endroit de la tête et les deux pierres déposées à l’endroit des deux pieds.

             La question du comment on vit/comment on meurt ne reçoit pas la même réponse en tout lieu. Mais chaque langue s’en réclame, se targue de définir à ce sujet une parcelle de vérité, une recommandation au moins.

             Avez-vous vu que le plan horizontal se rencontre ailleurs que dans nos histoires où deux pieds en fuite emportent la tête de là-haut ? questionnait, je me souviens, un sorcier dont je tairai le nom. C’était entre les grilles de Jussieu par une nuit sans lune, dans l’ombre de la tour 83, oui, la sacrée. Il initiait à déchiffrer par vagues successives de trois jours, trois mois, trois ans, les lapidations composées par la main sur une feuille blanche, comment on les lit, les délie. En pays bambara, disait-il, chacune – il parlait de l’histoire - va de la terre haute vers la terre basse. Les pierres ne montent pas des entrailles de la terre, elles tombent du ciel. La chute s’accompagne de l’image renversée de son origine, emporte l’hypothèse d’une trace jumelle. La géométrie qui procède de cette trajectoire semble précaire, aléatoire – le travail de la parole s’emploie à fixer son destin provisoire.

             Souvenez-vous, disait-il encore avant de nous quitter, on vient de loin. On perçoit l’injonction à s’extraire et on s’élance dans le cerceau de papier blanc… hop… une lune est transpercée… crac… déchirure… vertige. On détache les mains de ses poches, on lance les bras dans le vide, les jambes font le grand écart. On est le plongeur aveugle privé des parachutes de sa bibliothèque, le texte dont l’envol éparpille les pages arrachées au livre des débuts.

             La marée grondait, les échasses des guerriers de la mer ont encerclé nos débris
             ouste
             la terre c’est par ici !

             On se relève va-nu-pieds
             endolori
             on ramasse ses fissures, rafistole ses filaments, rassemble ses éclats qu’essaimeront les pas à venir, haillons étoilés qui se disperseront et raccommoderont au cours de la traversée, enjambements fragiles, écarts sans visibilité, déliés de l’apparence, solutions de discontinuité, passerelles jetées sur du néant.

             Tombe dans ville de nom Paris.
             Apprentissage des lignes : murs cheminées bâtiments balustrades volets cloisons des Algeco grues verrières barrières de chantier pylones coursives des parcs et jardins - chutes à l’envers, exorcismes dressés par les constructeurs.
             Caniveaux et passages piétonniers ?
             Des verticales que le vent a soufflées à angle droit.
             Grillages ?
             Une prise de folie des tourbillons.
             De l’humain ?
             On cheminera aux parquets comme on se suspend aux plafonds, seul.

             Je lis mal :
             que s’est-il effacé par frottement durant la chute ?

             On aimerait apercevoir la terre basse où nos pieds trébuchent mais la tête divague vers la Voie lactée. On voyage en petit, on voyage en grand. On marche sur du ciment, du goudron noir, l’ombre des nuages. On relève les empreintes d’un renard de la nuit, on écoute chanter les grillons du métro.

             Un doigt rêveur égratigne seize fois la surface.

             Les traits se rejoignent, les segments trouvent place à la perpendiculaire du plan vertical, une histoire prend forme. Les pierres ne bouchent pas les orifices par où ça fuit, elles gardent en creux ce qui a disparu.

             On se découvre un cœur, un ventre, jamais plus de deux fois deux pierres entre la tête et les pieds. Des résolutions binaires les mettent en scène. Des perspectives se formulent. Parentèles, gros animaux, amis, témoins se présentent. Espoirs et cauchemars se combattent avant de s’accorder sur quelque alliance souterraine. On imagine que ça va s’écrouler, rien ne s’écroule, l’instabilité est une construction.

             Tout champ de langage génère un récit.
             La syntaxe géomantique capture des figures, énonce des transitions, boucle ses lacets autour des circonstances, rattrape au vol les occurrences malhabiles, esquisse une pagaille de possibles plus ou moins inattendus, la ponctuation rappelle que ça pourrait se raconter autrement, raconter autre chose.





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18 mai 2010