Histoire du poète qui fut changé en tigre, de Nakajima Atsushi

Histoire du poète qui fut changé en tigre et autres contes vient de paraître aux éditions Allia, attentivement traduit du japonais par Véronique Perrin à qui nous devons déjà d’avoir découvert Furui Yoshikichi.

             Il y est question de métamorphoses.
             La voix et l’apparence humaines de Li Zheng de Long Xi se transforment en voix et apparence de tigre dans « Monts et Lune ». Après avoir été un poète médiocre, il devient un excellent tigre au point de mettre en garde son ami Yuan Can contre ses griffes et ses mâchoires.

             La langue que parlait Pariskas, officier du roi Cambyse, devient soudain dans sa bouche de l’égyptien alors qu’il explore une chambre funéraire de la ville de Memphis où il va revivre ses existences antérieures, telle est l’histoire de « La Momie ».

             Le fils soumis et le démon menaçant apparaissent tour à tour sur le visage et dans le comportement de Petit-Buffle. Son père Shusun Bao de Lu en mourra de faim, d’épuisement et de déréliction, on lira comment dans « L’Homme-Buffle ».

             « Le Maître fabuleux » raconte de quelle façon Ji Chang, habitant de Handan, apprend à ne pas ciller des yeux jusqu’à voir un pou devenir de la grosseur d’un cheval, alors seulement il peut aller trouver le grand maître Gan Ying. Celui-ci lui enseignera l’accomplissement ultime de l’agir dans le non-agir : le tir qui ne tire pas.

             Si ces changements d’état volontaires ou pas, cette circulation entre du soi et de l’autre demandent de l’intelligence et de la souplesse, ils nécessitent aussi de la malice. Quand le valet veut obtenir un peu de bonheur, il choisit d’offrir son sacrifice aux dieux malfaisants. Ce sont eux dont il s’agit de se concilier les bonnes grâces, qu’aurait-il à craindre des dieux bienfaisants !
             L’histoire s’intitule justement « Le Bonheur ».
             En quoi consiste le bonheur ?
             Quand on est un valet, à connaître chaque nuit les rêves de son maître. Mais quelle terreur, quand on est le maître, de découvrir ce que sont les rêves - transportés par les dieux d’un esprit à l’autre - de son valet !

             Le passage qui suit est extrait de « Possession ». Nakajima Atsushi y raconte l’histoire de Shakh, jeune homme du hameau des Neures. Suite à l’assassinat de son frère Dekkh par les nomades Ougris, il se mit à raconter aux villageois des histoires merveilleuses :

Le fait est qu’au début, pendant qu’il pleurait la mort de son frère et se figurait avec indignation ce qu’allaient devenir sa tête et son bras [1], il avait laissé échapper des mots bizarres. On pouvait dire que c’était sans intention de sa part. Mais, porté comme il l’était à la rêverie, cela lui avait appris le plaisir de s’emparer par l’imagination de ce qui n’est pas soi. Ses auditeurs étaient toujours plus nombreux, il voyait se peindre sur leurs visages, suivant les moments de relâchement et de tension de son propre récit, d’authentiques nuances de soulagement et de terreur – et il pouvait d’autant moins résister à ce plaisir. La composition de ses histoires fictives progressait de jour en jour. Les descriptions de scènes imaginaires étaient de plus en plus vivantes. Toutes sortes de situations se présentaient à son esprit, avec une vivacité, une précision qui l’étonnaient lui-même. Surpris, il persistait à croire qu’il y avait là quelque chose, quelque démon logé en lui. Et encore, il était loin de penser qu’il pourrait exister un outil comme l’écriture, capable de transmettre à la postérité tous ces mots qui naissent en chaîne sans que l’on sache pourquoi. Il ne pouvait pas non plus deviner, bien sûr, le nom qui désignerait plus tard le rôle que lui-même jouait à présent.


             Véronique Perrin, dans sa postface intitulée « Car la vie est un songe… », nous apprend qui est Nakajima Atsushi, né en 1909 à Tokyo, et quelle place singulière il occupe dans la littérature japonaise moderne.
             Les huit histoires, contes à la structure de courts romans et nouvelles, qui composent le recueil Histoire du poète qui fut changé en tigre, viennent de loin, certaines de l’Antiquité chinoise et grecque (les quatre premières, intitulées Antiques), d’autres des îles du Pacifique Sud (les deux dernières, intitulées Histoires des îles) où Nakajima Atsushi séjourna en mission officielle. Elles ont été publiées en 1942. Il meurt le 4 décembre de cette année-là, il avait trente-trois ans.
             C’est avant de partir pour l’archipel des Palaos, ayant découvert l’œuvre de Stevenson et ses lettres de Vailima, qu’il écrivit La Mort de Tusitala, premier roman publié de son vivant, on y verra sa confiance infinie dans la littérature.

             Sont parus également un ensemble de « trois romans chinois », c’est-à-dire inspirés d’histoires chinoises célèbres - Ma pérégrination vers l’Ouest, Le Disciple et Li Ling -, Tusitala, le journal imaginé de R.L. Stevenson, et Le Mal du Loup, un recueil de textes autobiographiques (mars 2012).


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Dominique Dussidour - 7 avril 2010

[1Les nomades Ougris ont l’habitude, apprend-on, d’emporter les têtes et les bras droits de ceux qu’ils tuent, le lecteur lira ce qu’ils en font.