Vincent Tholomé | STEPPE (extrait)






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Ci-dessous un extrait(s) de STEPPE – travail en cours –, nouvelles dérives steppiques, où, cette fois-ci, on s’intéresse de très près au point de vue des garçonnes...

Un premier extrait ce travail est disponible ici ; une contribution Instinienne et Kouropatkine de Vincent Tholomé est à lire ici


CITOYENS, PRENEZ GARDE !

Vaoum ! Dirions-nous. Œuvrant soudain dans l’indiscipline. Nos chiens lançant à cent à l’heure nos montures. Nos superbes motos japonaises. Machines kamikazes propulsées dans l’espace. La vaste plaine morte de Sibérie. Raz-de-marée nous déplaçant dans les airs. À deux centimètres quinze du sol. Submergeant les terres. Terrorisant les bêtes. Bovins ovins et caprins. Toutes les bêtes courant ras-du-sol. Tous les lapins et chats sauvages. Les faisant fuir. Droit devant. Langues pantelantes. Et yeux fous. Exorbités. Nous fichant bien, nous autres, des recommandations. Des appels répétés à la prudence. Nous conduisant comme des sauvages. Des chiens de l’armée Kouropatkine. Nous prendrions des airs terribles. Poussant des cris de yétis. De bêtes abominables. Les dents taillées en pointe. Nous serions toute une bande de filles. De petites nanas. Libérées. Serrant nos seins en pointe contre les dos de nos mâles. Nos amoureux. Musculeux et superbes. Toute une bande de garçonnes. De petites sauvageonnes. Un convoi de filles folles et rieuses. Emportées par leurs chiens. Leurs petits mâles en rut. Héros de l’armée Kouropatkine. Rêvant encore de révolution. Y croyant à demi-mots. S’en fichant pas mal en fait. Petits paquets avançant cahin caha dans la steppe au dos de nos chiens. Chevauchant nos motos. Mécaniques pourries et tremblotantes. Mais si belles. Dirions-nous. Plaisantant et couinant entre nous. Et, Vaoum ! Dirions-nous. Incitant nos hommes à la course. Nous porterions alors de superbes chevelures flottant dans le vent. L’air frais et vivifiant de Sibérie. Nous serions de jeunes filles fraîches quittant leurs fermes et leurs familles dans un superbe bras d’honneur. Nous serions séduites. Réduites à rien. Totalement sous le charme des chiens de Kouropatkine. Des héros de l’armée. Des petits mâles fringants roulant des mécaniques. Se vautrant dans la poussière sur les places publiques. Pratiquant la lutte gréco-romaine. Virilement. Torses nus. Pour le plaisir des petits et des grands. Puant peut-être mais splendidement, dirions-nous. Pour nous-mêmes. Entre nous. Nous faisant des œillades. Nous bourrant les côtes. Ôtant déjà nos tabliers. Nos longs paletots à fleurs. Nos vêtements de souillons. De petites filles sages et bien rangées. Quittant déjà, et pour toujours, dirions-nous, les lessives et les vaisselles, tous les travaux ménagers, croirions-nous, toutes les affaires abîmant nos mains, nos belles mains blanches de filles, nos belles mains aux doigts épais de filles de Sibérie. Préférant user nos lingeries fines sur la route, dirions-nous, enfilant rapidement une robe légère, transparente, comme nous empaquetterions notre linge, notre petit linge de corps, dans un baluchon. Terminer de faire la cruche, dirions-nous. Laissant papa maman et petit frère à leur messe du dimanche. À leurs sordides affaires de touche-pipi. À leur sempiternelle chasse à l’ours. À leurs vantardises balourdes. Nous, gloussant encore comme nous glisserions toute allure dans le soleil couchant. Pourchassant encore quelque bête. Un magnifique spécimen. Un bœuf musqué. Juste ce qu’il faudrait pour notre méchoui du soir. Laissant, nous autres, une bonne part de nous-mêmes derrière nous en somme. Aspirant, nous autres, soudainement à vivre à la dure. Comme des chiennes. Des parias. Des révolutionnaires couchant sur un matelas gonflable. À même le sol. La terre dure et gelée de Sibérie. Heureuses soudainement de tanner nos peaux au soleil.

LES GARÇONNES SONT DES SAUVAGEONNES !

I

Kamas !, dirait Kouropatkine. Le général Kouropatkine. Suivez la bande, partout, où qu’elle aille ! Dérivez sans compas dans la steppe infinie ! Nourrissez-vous de racines crues ! Soignez-vous les dents ! Soignez-vous les pétoires ! Piégez les bœufs musqués ! Peaufinez votre technique de pêche ! Étudiez de près les omelettes aux œufs de poissons ! Compulsez les ouvrages de plomberie ! Comparez votre vie nomade à celle d’un sédentaire ! Réparez à la main vos casaques de cuir ! Limez-vous les dents ! Laissez-vous pousser la barbe ! Vivez torses nus ! Soyez effrayants ! Vivez le nez au vent ! N’écoutez pas les rumeurs ! Soyez actifs ! Refusez les cadeaux ! Soyez incorruptibles ! Soyez de mauvaise foi ! Pratiquez l’art raffiné du mensonge éhonté ! Niez l’évidence ! Reprenez tout à zéro, la cause et le monde ! Mettez en cause l’autorité ! Ne supportez pas l’insupportable ! Vivez au plus près de vous-mêmes ! Dégainez vivement et toujours le premier ! Tirez dans le dos de vos frères ! Témoignez du temps du rêve ! Soyez réels dans le réel ! Laissez courir les ânes ! Attrapez-vous par la peau ! Explosez en fine bruine rose ! Murmurez dans les bondes des lavabos ! Laissez pisser ! Couvrez-vous le crâne d’urine et de bouse tempétueuse ! Rasez-vous la tête ! Ne ressemblez pas à vos pères ! Ne ressemblez pas à vos mères ! Épousez vos sœurs et vos cousines ! Connaissez les signes de reconnaissance ! Huilez-vous les armes ! Préparez vos langues ! Étudiez les grands dires ! Laissez toujours une soupape libre ! N’obéissez pas, agissez ! Toujours allez dans le sens de l’action ! Ne soyez pas aveugles ! Étudiez les mouvements collectifs ! Collectez dans la terre la tourbe et les champignons ! Soyez immobiles comme des pierres ! Si nécessaire, coulez-vous ! Recevez et emmagasinez ! Devenez des bombes à retardement ! Explosez quand le temps viendra ! Sentez le sens du sens ! Vagabondez dans les tuyauteries, les ruelles sombres et les nids ! Couvez vos propres œufs ! S’il le faut, croquez ! Préparez les moelles et les tubes d’action ! Allongez votre temps ! Couvrez tes yeux ! Glapissez ! Gloussez ! Glosez le monde à l’infini ! Inventez les chutes de la lune ! Bouillonnez intérieurement ! Si besoin est, détruisez les catalogues ! Fiez-vous ! Infiltrez-vous ! Infusez comme un mauvais thé ! Explorez la steppe d’un bord à l’autre ! N’arrêtez jamais ! Pratiquez les métamorphoses ! Soyez où on ne vous attend pas ! Soignez-vous par les plantes ! Soignez-vous par les pieds ! Réparez vos chaussures ! Bougez constamment ! N’oubliez pas que vous êtes des êtres provisoires ! Mangez le matin un bol de blé bouilli ! Jurez comme des charretiers ! Rotez et pétez ! Fourguez vos salades aux fermiers ! Visitez les industries ! Aimez les rapports humains ! Soyez devant ! Soyez derrière ! Soyez ! Naviguez au radar ! Méprisez la technologie pour la technologie ! Embrasez le monde ! Débarrassez-vous de vous-mêmes ! Brandissez une nouvelle vérité par jour ! Si nécessaire, contredites-vous ! Parcourez la steppe en contrebande ! Déviez ! Démontez les machines dures ! Démettez-vous les épaules ! Soyez souple ! Glissez dans le monde comme des savonnettes !, dirait Kouropatkine. Le général Kourapatkine. Nous boirions ses paroles. Ririons des blagues et bons mots de ses sbires. Piquerions des colères rouges à l’unisson quand il piquerait des colères rouges. Nous nous emporterions pour un rien. Niant les artifices. Les tours convenus. Tape à l’œil. Pipés. Les pièces d’argent sortant de ses manches. Nos volontés anéanties. Sublimées. Subjuguées par le jeu. Les routes vertigineuses. Les chemins de traverse. Prometteurs. L’habileté renversante de ses mains. Si promptes et massives. Compactes. Capables de dépecer un corps. Sans couteau. Ni lame de rasoir. Dirions-nous. Entre nous. Bombant le torse. Subitement fières, nous autres, d’être des chiens, d’être des chiennes de l’armée Kouropatkine. Nouvelles recrues subitement impatientes d’en connaître d’avantage. De nous atteler sans délai à l’apprentissage. Au maniement spectaculaire des armes. Des couteaux et brownings dernier cri. Des pétoires tournoyant autour de nos index puis voltigeant de main en main et rengainées sur un claquement de doigt. Un lever de sourcil. Une œillade. Un ordre discret du général Kouropatkine. Ou ces couteaux très acérés disparaissant subtilement dans les casaques. Dissimulés ni vu ni connu dans les crevasses. Les failles du cuir craquelé. Nous nous tiendrions immobiles dans la steppe. Dans la chaleur et la poussière de la steppe. Portant fièrement le casaquin. Le costume rouge, d’apparat, des chiens et chiennes de l’armée. Puant tout de même un peu la naphtaline. Penserions-nous. Nous chasserions les mouches d’un revers de main. Nous serions toute une bande. Fraîchement débarquée. Fraîchement lavée et habillée. Ne ressemblant plus qu’à des chiens, des chiennes de l’armée. Prêts pour un tour. Un long tour. Une longue traversée de la steppe. Nous ne demanderions pas mieux, nous autres, que d’enrichir les trésors. Les biens du peuple. Rêvant déjà, nous autres d’entasser à l’arrière des camions des boîtes en carton à moitié vides. Ou d’agencer avec art des montagnes de fers à vapeur. D’aspirateurs. Ou de cafetières électriques. Tout ce qui, un jour, peuplerait nos yourtes. Dirait Kouropatkine. Le général Kouropatkine. Nous faciliterait la vie. Dirait-il. Exhibant précautionneusement toutes ces choses précieuses. Rien de cela ne relevant du rêve. Dirait-il. Déroulant soudainement devant nous les plans d’une machine. D’une centrale électrique. Portative. Minutieusement mise au point. En grand secret. Dirait-il. Par nos génies. Nos instructeurs. Des ingénieurs gagnés à notre cause. Émus jusqu’aux larmes par la bonté. La générosité. L’abnégation. Du général Kouropatkine. Tout étant prêt pour la mise en œuvre. Dirait-il. L’ultime et dernière expérience. Dirait-il. Sortant enfin d’une autre boîte une faïence. Resplendissante. Un lavabo. Étincelant au soleil. Pas touche. Dirait-il. Cinglant soudain de sa baguette la main d’un chien. La main d’un sbire. Son long bâton de maréchal fouettant soudain les airs à la surprise générale. Riant alors lui-même aux larmes de ses bons tours. Ses vantardises de coquin ladre. Non, décidément, nous ne regretterions rien. Penserions-nous. Ni nos départs. Ni nos affaires en berne dans nos armoires. Nos meubles de papier peuplant nos chambres. Nos petits salons d’enfants gâtés boudant leurs bols de bouillie. Aspirant toutes déjà, toutes les garçonnes, au grand plaisir de la cocotte minute. Dirait spasmodiquement Kouropatkine. Oui. Tu as raison, général. Diraient alors ses sbires. Partant alors dans d’inextinguibles fou-rire.

Vincent Tholomé

12 avril 2010