Oblivionalia

Poèmes de Fatima Rodriguez.


La nécessité d’écrire – et pourquoi, d’où vient ce besoin de donner tant de temps, de corps, de soi, d’énergie, d’allant aux mots – est d’emblée posée.

« Que peut bien faire un être léger, si infime
à tourner de la sorte
obstinément, au-dessus du papier réglé ?

À s’en brûler les ailes
dans le cercle lunaire des mots
bâillonné par les lettres. »

La réponse, telle une évidence, en réalité l’impossibilité même de passer outre la langue pour relier le corps et le paysage, Fatima Rodriguez la donne tout au long de Oblivionalia, son premier livre traduit en français. Elle la porte en empruntant des trouées qui serpentent au bord des souvenirs, en revisitant les vies, les gestes, les actes parfois infimes de ceux qui l’ont précédée et qui ont dû disparaître, s’absenter, s’initier à l’apesanteur. Ce qu’elle cherche, hors les nécessaires « négatifs de la mémoire » des siens, ce sont les odeurs, les sucs, les sueurs, les saveurs qui sortent tout autant de la terre que des arbres ou des corps.

« Fruits tardifs pourrissant au fruitier
les marches grincent dans un bâillement endolori d’esprit-de-sel et de châtaignier
de tanin, de térébenthine
de foulées antiques que seuls les enfants entendent. »

L’écriture incarnée, vibrante et secrètement retenue de Fatima Rodriguez touche au corps et à son ombre. Projetant d’imaginaires marelles au sol, elle réussit, d’un poème l’autre, à tutoyer celle qui, en elle, gardant un pied dans le carré de l’enfance, sautille, glane de la lumière alentour et affirme, pose avec fougue sa vie de femme au présent.

« Toutes nous sommes faites
de sérums et de fiels
et de lait roulant sur les sillons de la poitrine.

De baisers
de violences
et d’ablations diverses. »

Le paysage, celui de la Galice, rude, tour à tour brûlant ou soumis aux bourrasques, s’il n’apparaît que par fragments, s’accorde en permanence aux sensations, aux recherches, aux secrets « endormis dans les armoires », aux douleurs, aux turbulences et aux peurs qui traversent le livre.

« Écoute
la torpeur des lucernaires
des mouillères mollissant
sur un bas-fond de coquillages, des couteaux
eux aussi hors d’haleine blessés à mort désormais par le sel
dans ce pays salé
chaulé
mauvais
où rien ne bouge
et pourtant. »


Fatima Rodriguez : Oblivionalia, traduit du galicien par Vincent Ozanam, préface de Maria Rosa Lojo et gravures de Anne-Sophie Gilbert, éditions Les Hauts-Fonds.


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Jacques Josse - 13 avril 2010