Christophe Manon | Missive du Conseil autonome des partisans rouges (...)


image François Lenoir











Missive du Conseil autonome des partisans rouges
de la Fédération des sphères égalitaires
au général Instin


Camarade général,

c’est à ta conscience qu’on s’adresse et nous te prions de croire à notre parole, baignée, ici, du côté de la toundra du Nord, non pas de larmes amères, mais du sang noir que nous, les partisans rouges, nous avons versé pour la victoire finale de la révolution universelle et la disparition définitive de l’exploitation de l’homme par l’homme. Nous avons été chassés non pas vers une autre demeure, mais vers un enfer sur terre comme on n’en avait pas encore connu depuis la création des mondes. Nous vivons maintenant en des temps de cendre et de gravats, dans un désert désarticulé de gémissements et de feu. Il ne reste plus le moindre morceau de soleil, plus la moindre herbe chétive tremblant dans le vent. Les corbeaux viennent s’abattre sur nos couches en vols funèbres. Les limaces ont été sacrifiées par dizaines de milliers sur les épines des fils de fer barbelé, se desséchant au vent du nord. Les taupes ont été massacrées par les éclats d’obus. Les rats ont fui le théâtre des opérations. Les abeilles ont été déchiquetées par les troupes en conflit. Il n’y a plus d’abeilles. Il ne reste que les os délavés des squelettes. Il vaudrait mieux que la terre s’abîme dans les profondeurs de l’océan et que disparaisse avec elle l’univers tout entier, pour qu’il n’y ait plus ni mondes ni créatures vivantes à leur surface.

Malheur à toi, camarade général ! N’est-il pas venu pour toi le temps d’en finir avec tout ça ? Nous autres, partisans rouges, nous te maudissons. Nous avons perdu patience. Tu nous as poussés à bout. Tu as fait de nous des esclaves, tu as volé la liberté que nous avions conquise avec notre sang. On croyait que tu nous conduisais vers l’émancipation, mais tu as trompé notre confiance. Nous sommes devenus pires que nos ancêtres d’avant la révolution. Nous n’avons ni vêtements ni pain. Nous trimons comme des bêtes, affamés, nu-pieds, dépouillés de tout. L’univers tombe en miettes. Des os compacts recouvrent la surface des globes. Une ombre immense s’étend sur le monde. Pas même les oiseaux ne savent où ils vont. Ici, ils ne s’égaillent pas comme tous les oiseaux, ne se découpent pas en nuées libres. Ici, les oiseaux se suivent à la queue leu leu, tristes, accablés, soumis, comme entre deux rangées de flics. Y aura-t-il une fin à tout ça ?

Malheur à toi, camarade général, nous ne nous tairons pas ! Nous ne te laisserons aucun repos. Nous sommes ta mauvaise conscience. À travers ombre et mort, nous viendrons frapper ton épaule. Rends-nous notre liberté pour qu’on puisse mourir en paix. Si nous sommes tes ennemis, mieux vaut nous fusiller, mais ne nous torture pas. Voilà ce qu’on te demande : aide-nous à nous libérer de ce joug, de ce servage. Tu bafoues ton propre peuple. Nos terriers tombent en ruine, nous courons de grands dangers. Les gens tombent comme des mouches. On met en terre une bonne centaine de cercueils par jour. Cette politique n’est pas la politique de la classe ouvrière. C’est celle que nos ennemis sont en train de construire par-dessus nos têtes, et tu es tombé dans leur piège. Tu as ruiné tous les espoirs. Tu as tué tout le bétail, détruit les villes et les villages. Tu nous as affamés. Tu as fait de nous des chiens galeux. Tu t’en souviendras quand d’ici peu ces chiens seront obligés de te sauter à la gorge pour venger leur liberté empoisonnée.

Comme des frères qui défendent une noble cause, nous avons combattu à tes côtés, camarade général. Comme des frères qui ont des idéaux, nous avons rêvé dans les tranchées. Comme des frères qui aspirent à un monde meilleur, nous sommes allés de l’avant et maintenant nous sentons sous nos pieds la dureté du ciel. Tout n’est plus que plaintes et grincements de dents. Vulnérables, faibles, décharnés, nous flottons maintenant dans un monde étroit et apeuré. Nous errons dans les steppes froides en quête d’un abri, mais nul repos ne nous est accordé. Nous marchons au milieu de terribles dangers. Tremblants de fièvres et de faim, le désir de ne pas mourir constitue pour nous, ici, l’unique fraternité possible. Si seulement. Si seulement nos cœurs étaient de pierre, camarade général.

Longtemps nous avons supporté avec orgueil les privations et nous avions du respect pour ceux qui nous faisaient l’honneur de nous les infliger. Nous n’aurions jamais cru que nous serions si endurants, mais nous, les partisans rouges, nous ne t’avons pas donné le pouvoir pour que tu suces notre sang jusqu’à la dernière goutte. Nous ne te pardonnerons pas pour notre sang et nous nous vengerons. Nous nous vengerons aussi des petits salopards du régime, de tous ceux qui nous prennent par la force nos moyens de survie et notre liberté. Ils le paieront très cher. Nous ne les oublierons pas. Nous nous souviendrons de leurs noms afin que pas un n’en réchappe. Nous jurons sur les tombes de nos enfants que personne ne nous forcera plus à nous soumettre et le courage ne nous abandonnera pas. Nous ne nous laisserons pas étouffer sous les bureaucratiques entassements de résolutions et de directives en quoi s’est résorbée notre révolte.

Que fais-tu du sort du peuple, camarade général ? Te rends-tu compte qu’il est dépouillé de tout, qu’il vit sous la menace permanente des armes, qu’il meurt de faim ? Il faut que tu prêtes attention à nos revendications avec beaucoup de vigilance pour en finir avec cette situation intolérable. Nous ne voulons pas de ça. Nous avons conquis la liberté pour être libres, pas pour être martyrisés de la sorte. Maintenant nous sommes prêts à recommencer, fusils en main. Rends-nous la liberté que nous avons conquise, sinon nous reprendrons les armes et nous te ferons la guerre.
Nous, partisans, nous avons lutté pour l’émancipation. Toi, vieux général révolutionnaire, tu t’es jeté sur les ennemis gueule la première, comme un loup vorace, prêt à te sacrifier pour la cause, mais tu as fini par avoir peur d’être devenu un privilégié. Il n’y a pas à avoir peur. C’est ça l’esprit de la révolution : avoir tout ce qu’on veut, que tout le monde mange à sa faim, soit bien habillé, qu’on vive dans des terriers propres et lumineux et qu’il n’y ait plus ni pauvres ni riches. On va y arriver au communisme. Montre-nous le chemin. Ne nous écrase pas. Nous saurons bien nous unir sans toi. Il faut du temps, c’est tout. Les siècles passeront et il faudra encore faire la révolution. Où va l’esprit de la révolution ? Il va inévitablement vers une nouvelle révolution.

Prends garde, camarade général ! Tu as dressé le peuple contre le peuple. Tu nous as forcés à nier ce qu’il y a de meilleur en nous. Tu as rendu le monde étroit et les têtes vides. Nous sommes déjà si occupés à survivre qu’on n’arrive à rien d’autre. Tu nous as livrés à l’oppression. En ton nom se pratiquent des massacres sans nom. Et maintenant le peuple te hait. On voit des flics partout. On vit dans une atmosphère délétère de soupçon, de méfiance réciproque, d’enquêtes policières permanentes et d’omnipotence des commissaires du peuple. Personne n’ose plus parler à son voisin et si quelqu’un élève la voix pour faire entendre sa parole, ceux qui l’entourent le regardent avec défiance, croyant avoir affaire à un agent provocateur. La solitude est grande sous la peur. Personne n’agit plus parce que personne n’ose plus compter sur son voisin. La révolution révèle un visage faux qui n’est pas le sien. Maintenant la détresse est à son comble. On n’a jamais vu rien de tel de mémoire de prolétaires. Le temps est venu d’engager une nouvelle lutte qui sera longue et douloureuse.

Prends garde, camarade général ! Tu entends, mais tu ne comprends pas. Tu regardes, mais tu ne vois pas. Tu as un cœur de pierre. Tu fermes les yeux de crainte de voir, d’entendre, de comprendre, de changer. Tu as corrompu et sali les âmes de tes compagnons. Tu as obligé ceux qui te suivent à marcher, avec douleur et dégoût, dans les flaques de sang de leurs amis et camarades d’hier.

Prends garde, camarade général ! Les humiliés et les morts vont se relever. Malgré les échecs et les trahisons, tu verras qu’on ne manquera pas d’audace. Nous résisterons jusqu’au bout et nous finirons par abattre ton pouvoir. Tôt ou tard on te placera sur le banc des accusés en tant que traître de la révolution, saboteur numéro un, organisateur des famines et pourvoyeur de faux judiciaires.

Prends garde, camarade général ! Dès lors que nous menacent la prison et les exécutions, nous décidons de craindre davantage la misère que la mort. Puisque le seul langage que tu comprennes est celui des armes, nous tournons vers toi la gueule de nos fusils. Considérant que tes promesses n’ont été que mensonges et trahisons, nous décidons de bâtir l’existence meilleure et d’en prendre la direction. Nous repoussons toute législation, toute autorité, toute influence privilégiée, patentée, officielle et légale, convaincus qu’elles ne peuvent jamais tourner qu’au profit d’une minorité dominante contre l’intérêt de l’immense majorité asservie.

Prends garde, camarade général ! La vengeance bouillonne en nous comme bourrasque écarlate. Nos mots sont fermement pétris par la colère, nos actes sont fermement façonnés par la volonté et nous élèverons nos chants avec ces mots et nous bâtirons un monde nouveau par nos actes.

Prends garde, camarade général ! Nous n’avons plus peur, car nous n’avons pas le choix d’avoir peur. Nous n’avons rien à perdre. Nous sommes seuls et nous sommes des milliers. Nous sommes des nuées et des nuées. Essaye donc de nous combattre et de nous éliminer. Cachés dans les fourrés, dans les bois, dans les champs, dans les villes, sur les bords des routes, dans les friches industrielles, nous te ferons la nique. L’heure est venue de mettre fin à ton pouvoir pour que le peuple ne connaisse plus ces tourments. L’heure est venue de nous retrouver dans la nuit pour une lutte sans sommeil et le beau mot d’émancipation. Est-ce de notre faute si ton squelette risque de se briser dans notre étreinte affectueuse et lourde ?

Malheur à toi, camarade général ! Ta bouche est comme la gueule puante de l’enfer et ta puissance est réprouvée. Le peuple est révolté. Il te maudit. Le peuple laborieux tout entier te maudit. Sois maudit le jour et maudit la nuit. Sois maudit pendant ton sommeil et pendant ta veille. Que ton nom soit effacé de ce monde et à tout jamais. Malédiction à toi, tueur d’hommes, de la part des partisans rouges de la révolution universelle.


Merdelis 35 décombre 3032

Conseil autonome des partisans rouges
de la Fédération des sphères égalitaires


Suivent les signatures :

LE FRELIC ÉMACIÉ, LE CHAMOISEAU ET SA FEMELLE LA CHAMOISELLE, GUÉNAËL BOUTOUILLET, MARC PERRIN, LA BRENOUILLE JACASSANTE, PATRICK CHATELIER, LE FAULNE ROYAL, LE CANCRELOUP DES STEPPES, BENOÎT VINCENT, L’ÉCHANCRE CORNU, LE VERMICELARD, ÉRIC CALIGARIS, CATHERINE POMPARAT, LE PIGEON SOURCIER, VALÉRY HUGOTTE, LE PENDRE NOIR, LE PENDRE CENDRÉ, LE PENDRE BLEU À AIGRETTE, JOSÉ MOREL, DELPHINE BRETESCHÉ, LA GOUDRILE, LE CHAMEAU CHAMANE DES HAUTES SPHÈRES, LA GERBIASSE BOSSUE, LA BROUSE BIAISEUSE, CARINE FOUQUET, SEREINE BERLOTTIER, LE FURONCLE ÉPHÉMÈRE, LAURENCE WERNER DAVID, LE GLAVIOTARD, VINCENT THOLOMÉ, LA GARGROUILLE FOUINEUSE, CLAUDE FAVRE, LA BRÈCHE POLIARDE, LUDOVIC HARY, LE LOBOTOMITE COMMUN, LE LOBOTOMITE ARCTIQUE, NICOLE CALIGARIS, PIERRE-ANTOINE VILLEMAINE, LA VULVAIRE, LE TWITERROMANE, PHILIPPE RAHMY, SP38, LA GRUNE DES GRANDS FONDS, L’ALOUETTE RIEUSE, FRED GRIOT, L’ORFIASSE ROUSSE, JEAN-MARIE BARNAUD, LE FÉBRILE POLAIRE, FABIENNE SWIATLY, LE BARJOUFLU, ÉRIC PESSAN, LE FURIBARD HIRSUTE, LE ROUGE-GORGE SIDÉRAL et tant et tant et tant d’autres venus des sphères égalitaires et de leurs satellites.


16 avril 2010