Antonio Lobo Antunes : N’entre pas si vite dans cette nuit noire, poème

et donc explique-moi les gardes, les conversations dans le bureau, ma mère dans le salon demandant de l’aide aux vénérables défunts, je saurai avant toi ce que les camionnettes de Murtal transportaient, non pas dans le bourg, mais dans une propriété à l’écart ceinte de barbelés, dans ce qui voilà bien des années fut une propriété et était à présent un marais entouré d’entrepôts que nous imaginions vides et d’amandiers décharnés, là-dessus un sifflement, des hommes surgis d’entre des squelettes de charrues, un mulâtre armé d’un fusil se ruant sur nous, explique-moi ce que transportaient ces camionnettes sorties de ce néant de chats sauvages et de perdrix, demander à Leopoldina, demander à Adelaide, leur imposer silence dans le cas où ma sœur Maria Clara
où ma fille Maria Clara
laquelle d’entre vous, si je pouvais deviner laquelle d’entre vous, un tour de clef, pas deux, les papiers que j’ai classés dans un ordre secret près de la lucarne
empêcher Maria Clara de parler à mon père
à mon mari

             Les sept étapes de la création du monde biblique scandent les sept parties de ce poème de sept cents pages. Le monde ainsi créé est exclusif de tout autre, il occupe tout l’espace qui lui est imparti et dispose à son gré les éléments nécessaires à son fonctionnement : mécanique, cosmogonie, eschatologie, logique ; conception du temps.
             Sous ses apparences compactes, il n’était pourtant pas bien solide. Les siècles s’ajoutant il s’est défait, décomposé, le tain qui ici et là craque et en tombe par plaques a rendu de plus en plus incertaine l’image éclatante et prometteuse qu’il offrait à ses débuts.
             Ce qui le tient encore agrégé est qu’une histoire y a eu lieu, un récit en a été donné, récit qui en a été le moteur et qui l’a modifié, ce monde modifiant, à son tour, les conditions et l’exercice du récit.

             Aujourd’hui, aucune histoire n’appartient plus à tel ou tel narrateur fût-il omniscient (ce n’est pas le cas), aucune histoire n’est plus attribuée une fois pour toutes, nul n’en est plus propriétaire. Elle sort d’une voix dont le corps se balance, selon l’âge, sur un cheval de bois (enfance) ou dans un fauteuil à bascule (vieillesse).
             À chaque mouvement de balancier, en arrière en avant, en arrière en avant, une nouvelle voix se prête au récit du monde puisque, on l’a dit, le souvenir qu’on a est qu’une histoire a dû y avoir lieu.
             La voix est le plus souvent celle de Maria Clara, la fille cadette. Elle est parfois celle d’Ana la sœur aînée, ou d’Amélia la mère, ou de Luis Filipe le père, d’Adelaide la servante, du mari de Maria Clara, elle est la voix de la chienne de la maison (une fois), elle est aussi celle de Leopoldina la maîtresse du père, d’autres encore, peu importent leur identité, leur statut, leur âge, leur existence même, c’est à l’histoire que s’attache le poème, pas à ceux qui en font le récit, c’est l’histoire qui doit se poursuivre, pas les narrateurs survivre.

             Cette histoire-ci a commencé il y a dix ou trente ans. Elle est polyphonique. Chacun en raconte une bribe à sa façon, de son point de vue, le suivant la reprend, la conteste, la contrarie, la précise, l’infirme ou la confirme, le fait trembler, c’est également de peu d’importance, le monde est l’ensemble de toutes les histoires, de tous les récits, de tous les possibles, avérés ou imaginés, simplement il y a urgence, à chaque instant, chaque phrase le récit risque de s’interrompre et alors réellement il y aura péril, aussi grave que si le père succombait durant l’opération qui l’a conduit à la clinique, c’est en son absence que Maria Clara est montée dans le grenier, a découvert le cheval à bascule, a déclenché le récit, l’histoire, la tentative de construction du monde.
             Le récit n’est pas à la recherche de la vérité, pas même de sa vérité, il est en quête de sa propre énonciation.

             Des voisins - immobiles - en diraient, en disent ceci :

l’horrible femme du contrebandier, la belle-mère ce clown moribond couvert de bagues, quand la police l’arrêtera-t-elle, quand seront-ils expulsés d’ici, quel toupet de nous saluer
— Bonjour
comme si nous étions pareils, ils ont habité des années avec un aveugle qui tâtait des franges du soleil du bout de sa canne avant de s’empêtrer dedans, dès qu’un nuage assombrissait le gravier ses lunettes noires s’affolaient
— Amélia
des meubles sortaient les uns derrière les autres par le portail et l’horrible femme prenait congé de son mobilier en se mouchant dans les billets que le brocanteur lui donnait
— Adieu
l’une des filles accoutrée comme une poupée sévillane, l’autre un homme donnant des coups de pied dans les pierres et détestant tout le monde, elle torturait les crapauds avec des crochets, donnait du papier journal aux lapins, coupait les ailes des papillons avant de les jeter dans le bassin où les poissons ouvraient et fermaient leur bouche par un échange de bulles, pas vraiment un bassin, une bouillie de vase avec un enfant en terre cuite, la main gauche sans doigts, qui , lorsque la lumière se faisait on voyait la dame de compagnie du clown courir derrière sa patronne avec un lambeau de châle
— Le fond de l’air est frais mademoiselle
parfois au milieu de la nuit un Sioux
— Ana

             Le récit avance clopin-clopant, en avant en arrière, en avant en arrière, à partir d’une histoire encore possible comme objet de narration, une histoire qui peut encore être énoncée mais plus modifiée, c’est trop tard pour y intervenir, le seul souci, celui de la voix qui se balance, tient dans le récit comme ultime possibilité sinon de changer le monde, au moins d’en soutenir l’existence.
             Les êtres humains, eux, vont et viennent sans cesse, indécis, affolés, aussi raides et désorientés que des spectres, à la fois désincarnés et débordant d’organes et de membres à la dispersion desquels ils assistent avec effarement, de la splendeur ancienne à la ruine, du trafic d’armes aux paris dans un casino, des colonies d’outre-mer à la dictature salazariste, de la supplication au meurtre, du pardon à l’anéantissement, d’une cabane de pêcheurs à un grenier, d’un lit de clinique à un divan de psychanalyste, où pourraient-ils aller ailleurs, que pourront-ils bientôt faire d’autre que questionner indéfiniment comme Maria Clara : est-ce que j’aime mon père ma mère ma sœur mon enfant mon mari est-ce que j’aime mon père ma...

             Le mouvement de balancier du cheval de bois et du fauteuil à bascule qu’interrompent à peine le tapage historique et le brouhaha familial résonne de la voix de Samuel Beckett :

quoi -
comment dire -
vu tout ceci -
tout ce ceci-ci -
folie que de voir quoi -
entrevoir -
croire entrevoir -
vouloir croire entrevoir -
loin là là-bas à peine quoi -
folie que d’y vouloir croire entrevoir quoi -
quoi -
comment dire -

comment dire

             Chacun de ces deux écrivains, entend-on dans le grincement inexorable, soutient que ce monde en voie de probable disparition persistera cependant tant qu’un récit en sera, même parfois murmuré, audible.


N’entre pas si vite dans cette nuit noire, poème d’Antonio Lobo Antunes traduit du portugais par Carlos Battista et paru en 2003 chez Christian Bourgois est disponible en Points-Seuil.
Du grand romancier portugais Antonio Lobo Antunes, on a lu également Que ferai-je quand tout brûle ? et Bonsoir les choses d’ici-bas.

Dominique Dussidour - 22 janvier 2005