« chevau-léger, ma jeunesse »

Loque (une élégie) de Dominique Quélen a paru récemment aux éditions fissile avec de belles illustrations de Tristan Bastit.
Les éditions fissile ont précédemment publié Système.

On lira ici des passages de Loque (une élégie) qui était en cours d’écriture pendant l’été 2007
et d’autres textes de Dominique Quélen publiés par remue.net.

Dominique Quélen est présent sur publie.net et poezibao, sur le site du cipM, de la rivière échappée et de l’ensemble musical Circonstances.

Bruno Fern et François Rannou ont lu Loque (une élégie) avant nous.


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             Filet jeté dans les eaux poissonneuses de la langue puis relevé vivement, Dominique Quélen examine les mots qui se sont pris dans les mailles. Voyez, nous enjoint-il, tous composés de lettres qui circulent de l’un à l’autre, comme ils se ressemblent :

             « Et cette langue, vedi : pas de verbes, raphia femelle de rafiot, gland mâle de la glande, etc. »

             « Corne, os, et fourche, frelon, ferraille, tous ces mots en f »

             « Fourbe, frelon, fêlure. Le sentiment de la répétition »

             car n’est-elle pas infime la différence entre la lettre c et la lettre d, pourtant observez la façon dont elles s’épaulent :

Ce qu’on veut, c’est raviver la couleur, pas la douleur. Mais si on ne peut pas l’avoir sans la douleur, la couleur, alors c’est dommage pour la douleur mais on la ravive aussi et du coup dès qu’on a la couleur on laisse tomber la douleur et si alors la couleur faiblit on remet une dose de douleur pour la ravoir et on ne peut pas toujours raviver la couleur sans douleur et dans ce cas tant pis pour la douleur puisqu’on veut la couleur et si au pire c’est soit ni couleur ni douleur soit les deux à la fois alors va pour les deux on prend la couleur et la douleur quitte à laisser tomber la douleur ensuite ou à la fondre dans la couleur ou à l’oublier carrément, à amputer la couleur de la douleur, la couleur étant ce qu’on veut en dernier ressort. Du reste peu importe la couleur, je veux dire le nom qu’on va trouver pour la définir, si c’est telle couleur plutôt que telle autre, parce que quand tu as la couleur alors tout repère, tout élément de comparaison disparaît et que douleur ou couleur il n’est plus question de nom mais de ce que tu vas te mettre sur le dos, de ce que tu vas te mettre sur la figure pour les mois et les années à venir et alors la seule certitude c’est qu’au départ tu avais la couleur et la douleur mêlées parce qu’on ne t’avait rien donné d’autre, juste ça, la couleur et la douleur, et que tu as extrait l’une de l’autre après les avoir un moment, un long moment mais un bon moment, un moment que tu auras savouré comme peu de moments jusque-là sans doute à part le moment où elles t’avaient été données, tu les as donc, cette couleur et cette douleur qu’un rien sépare et que tout oppose, roulées et malaxées en une pâte homogène et qui justement n’a pas de nom. Ça occupe, ça fait passer le temps. Tu n’as qu’à prendre la douleur et la douceur et c’est reparti pour un tour. Mais tu as fait un nœud tout à l’heure avec les deux extrémités, souviens-toi.

             Les trébuchements du presque-même s’observent entre tous les éléments du discours : le « mouvement alterné » de « rose muscade », l’attention portée « au nombre pair des syllabes », « l’écart entre les mots de même sens […] tendu au maximum », « la dilution du pourquoi dans des extraits comme celui-ci : sans le sou, il creuse la tombe de son père, ou comme de fatiguer l’asphalte avec un engin de seconde catégorie ».

             Le texte de Dominique Quélen passe derrière les mots, le discours pour voir ce qu’il en est de la langue. Dans ce mouvement incessant tout est aspiré, tourbillonné, précipité. Un point en fin de phrase ne retarde pas le début de la suivante, il l’attire.

Stimulé par la proximité du terme et doté d’un tempérament pratique, tu retrousses la peau des jambes sur une longueur de plus ou moins vingt centimètres, comme on fait avec son pantalon quand on veut entrer dans l’eau jusqu’aux mollets. Tu dénudes une artère, tu la comprimes entre le pouce et l’index et lui donnes une consistance inédite. Sous ce rapport, la jambe offre davantage d’attraits, de séductions que le ventre et plus généralement le tronc. Tu incises et tu ouvres, mais plus pour déballonner qu’autre chose. Tu poses un drain ou deux en guise d’aération et pour évacuer la sanie. Tu fais pénétrer un stylo dans la plaie, un feutre noir, et tu essaies d’écrire à l’intérieur du corps. Le résultat n’est pas très probant. Tu fouilles. C’est vide. Ah non, il y a deux œufs. Énormes. Genre Castor et Pollux. Le premier ressemble à un croque-pou avec sa peau translucide et son réseau veineux. L’autre est tout bonnement une vessie de porc emballée dans quatre panneaux de cuir cousus ensemble. J’abrège, il se fait tard. Toi-même tu continuerais bien, mais c’est toujours un peu pareil.

             Loque (une élégie) concentre sa vitesse de formulation dans le passage à angle droit d’un champ sémantique à un autre - égorgement d’un porc et séjour à Rome, physiologie du coureur cycliste et énumérations (variétés de forme et de désignation des mouches, des poissons, des agrafes), plaie suturée et points-poésie, matières du corps et machinations de la langue -, dans la translation des registres – humour burlesque et tragédie, apostrophe et élégie… sans que jamais l’un ait à remplacer l’autre, le recouvrir ou l’absorber, sans chercher à substituer des effets de sens ni mettre au jour une vérité ultime des choses ou du langage.

             Tout cela est très sérieux, n’est pas réflexif, est très drôle – un indispensable travail d’écrivain mené par Dominique Quélen jusqu’à ces questions : ce qui est dit est dit mais qu’est-ce qui est tu encore ? ce qui est tu est tu mais qu’est-ce qui est dit encore ?


Illustration de Tristan Bastit extraite de Loque (une élégie).

Dominique Dussidour - 24 avril 2010