Le sacre de Zénon

voyer en l’air
[première de couverture (détail cp)]
©Éditions de l’Attente, mise en page Françoise Valéry et Vanessa Missmahl, 2009
Anne Portugal, voyer en l’air, Éditions de l’Attente, 2009.


lectures d’images de

Anne Portugal, la formule flirt, P.O.L., avril 2010.

Petite philocalie de l’art n°18. Cf. chroniques précédentes

Carmen Hacedora combine le protocole du sacre du fiancé de Petite Philocalie,"le nouvel", à travers une vitre qui réverbère le "spirit of" [1] la formule flirt.

De l’air solide, la vitre en est, où tout ce qu’on voit on le voit inversé,
les visions, la musique instable, celle des sphères en verre flexible et malléable
comme de la lune cornée.
En général il a du ressort, un influx nerveux et en moins d’une seconde il peut plier
sans se casser d’environ un pouce par pied, surtout quand il est mince.
Je suis de verre, je me suis, je me réponds,
je me reflète et me répercute
,
il ne figure pas mais transmet feuille par feuille.

Suzanne Doppelt,
Le monde est beau, il est rond
Inventaire/invention, 2008.
(Les matériaux).




Vers trois heures, tout semble prêt pour le sacre [2].
Dehors, le froid est très froid.
Dedans, la chaleur est accablante.
Entre, il fait froid et il fait chaud.

Dedans.
Zénon a du mal à respirer à cause de l’odeur forte de plumage mouillé. Il reste immobile, dans l’impassibilité d’une peur et d’une joie extrêmes. Il examine le bout de ses ailes [3] qui fument au contact de la vitre givrée.

Dehors.
Carmen Hacedora penche la tête en avant jusqu’à plaquer son nez au nez de Zénon ou plutôt jusqu’au halo d’haleine au carreau devant les bouches.
Petite Philocalie, à moitié cachée, presque hors cadre, regarde à l’intérieur [4] son fiancé, son nouvel [5].

Entre.
la formule flirt, la vitre.

– Je vous amène la fiancée du vent, dit Carmen qui se prend les pieds dans le papier film [6] déplié à l’instar d’un tapis rouge de protocole royal.

– Je suis le chevalier qui se garde à l’écran [7] et qui n’en sort que pour sa reine, dit le roi [8].

Des étendards [9] portent le signe de ralliement d’une maxime [il y a toujours du document dans la fiction [10] ] : « contre toute doctrine, pour le pour et le contre ».

Zénon a la langue pendue aussi bien en philosophie qu’en politique. Il est “soigneur de gravité” avant la lettre, il saisit l’esprit [11]
dans la lettre, la vie de l’esprit à la lettre, il a des lettres tournées vers l’au-delà d’une vitre, des lettres de noblesse, même.
Il se paye de mots, il est le roi.

– Le roi de quoi ? rêve Petite Philocalie

[Elle rêve donc [12] ]

Petite Philocalie regarde l’agencement du théâtre rouge au-dedans. Un large et haut socle cylindrique en bois se dresse. Debout sur cette sorte de colonne de Simon [le stylite], Zénon se livre à un discours, une leçon [13] inaugurale [il y a toujours de la fiction dans le document].

– Tu dois être reine, t’en aller chez des gens bizarres [14] où rien n’est à sa place, où l’endroit vaut l’envers, où l’intérieur d’une petite assiette vaut l’extérieur d’une immense prairie [15].

Zénon parle et devient grand. Carmen fait remarquer à Petite Philocalie que Zénon grandit. Elle veut dire qu’il devient plus grand qu’il n’était. Elle dit aussi qu’il devient plus petit qu’il n’est maintenant. Ce n’est pas en même temps qu’il est plus grand et plus petit. C’est en même temps qu’il devient.

– Tiens nous voilà dans votre camp [16] [les apories] dit Carmen à voix forte pour que Zénon l’entende bien derrière et devant la vitre.

[Le verre de sécurité constitué d’une feuille placée entre deux feuilles est — à la fois — vide et plein.]

La Hacedora s’installe devant et derrière le verre vide et plein. Son point de vue est au-dehors et ses visions sont au-dedans. Elle ne fait rien, elle se contente de regarder. Des lignes s’entrecroisent à la surface du triplex et forment des lettres. Elle entrevoit un entrevous. Elle laisse le temps au hourdis de remplir l’espace entre couche-dehors et couche-dedans. La vitre échappe à sa vue et donne forme à ses visions. C’est une matière mentale ["spirit of" etc.], matière vivante car mouvante.

Prisonnier de son socle, Zénon retient avec un pied la traine du manteau de cérémonie recouvert de plumes d’autruche [son air d’avoir des ailes de géant].

L’Ailé fait des gestes lents et ponctuels en murmurant avec rapidité un poème appris par cœur :

À savoir dans l’air
devenions cette eau invisible placée
son plan le contexte
les limites réelles continuions
le monde en train probablement

tout s’ajoute tout se combine heureux
continue à ressembler à la chronologie d’autrui
organise mécaniquement
sous la forme
c’est-à-dire notre vie.
 [17]

L’océan d’yeux de Petite Philocalie captive toute l’attention du Zélé [attentif, chaleureux, dévoué…] qui pousse au-dehors.

– Cette femme je me suis juré de la voir, se dit Zénon Zélé [ou bien il se dit « Cette femme je me suis juré de l’avoir », difficile de dire ce que dit vraiment Zénon]. Et il se lance à sa conquête [18].

– Qu’est-ce que tu fais dans la vie, Petite Philocalie ?

– Je ne fais rien. Je me contente d’être prise par les yeux, dit Petite Philocalie. [Peut-être dit-elle « par les dieux » ?]

– Je vois, dit Zénon. Mais il ne voit rien "véritablement". Son zèle est retenu par la pyramide des trois livres de parole qui lui sert de couronne.

Au sommet de l’édifice pyramidal qui enceint la tête du fiancé, une fleur rouge [19] attire le regard de Carmen qui se souvient de « la fleur que tu m’avais jetée dans ma prison m’était restée… » [Oh voilà qu’elle se trouve si concurrente de la petite [20].]

Non loin du socle de Zénon un appareil en rotation déverse, à la manière d’une bande passante, un épais rouleau de papier à lettres. La bande se déplie sans rupture d’alignement sur toute la longueur de l’intervalle entre la vitre et la colonne. Elle enlace le piédestal royal et produit un petit air de fête, fée d’air frais [21].




Un petit air qui ouvre l’appétit.

– Veux-tu un œuf, en veux-tu deux [22] ?

– J’en veux trois, dit la Hacedora.

Petite Philocalie en a assez de « la otra » qui parle à sa place.

– Fais-moi plutôt bon assistant clochette [23].

La fée Clochette, gentille et méchante pour Peter Pan, spéciale vue sur le teint rose [24], le vent et la Fiancée du vent [25], Jane et Tarzan aussi sont un peu frères [26], chacun prend son élan de son côté et frôle un peu l’autre le temps d’un laps de croisement dans la disposition des lettres

V — I — T — R — E

la formule flirt [peut-être], deux pages face-à-face, l’entre-deux, le "part et d’autre", l’oscillation, le geste qui repousse et attire, l’effeuillage d’une vitre « je t’aime, un peu (…), vitreusement ».

Petite Philocalie enfile son gilet d’air [27].

Dernier acte [28]
 : voyer en l’air

le sacre est consommé.





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Catherine Pomparat - 1er mai 2010

[1des images lues dans La formule flirt d’Anne Portugal, P.O.L., 2010, transcrites ci-dessous en notes. Entre parenthèses le foliotage des pages du livre qui correspond à ces images.

[2Cher seul décor il faut qu’il soit petit (10)

[3des ailes au choix elle va circuler autour (11)

[4avoir vu sa créature à l’intérieur (9)

[5L’exercice simple à son fiancé
à son nouvel l’appartement des terres (8)

[6était papier film avec son enfance (90)

[7et les censures plat chevalier (92)
se garde à l’écran il pliera il suffit (93)

[8dit le roi le commerce d’une crise (93)

[9utilisait des étendards à l’équipement (93)

[10quand ça nous manque avant fiction (92)

[11spirit of
déjà trop compliqué (28)

[12vais donc rêver fréquent (29)

[13le souffle
qui dirige
les eaux leçon
(90)

[14tu devrais être reine t’en aller chez des gens bizarres (50)

[15en prairies plaçant le jour son coin contraire (51)

[16tiens nous voilà dans votre camp (51)

[17À savoir dans l’air
devenions cette eau invisible placée
son plan le contexte
les limites réelles continuions
le monde en train probablement

tout s’ajoute tout se combine heureux
continue à ressembler à la chronologie d’autrui
organise mécaniquement
sous la forme
c’est-à-dire notre vie.

[18j’ai une fiancée pas loin d’ici (85)

[19un léger sang d’insecte sur épingle (10)

[20oh voilà qu’elle se trouve si concurrente de (11)

[21« fée d’air frais » : page scannée et recadrée, extraite de voyer en l’air (Anne Portugal, Éditions de l’Attente, 2009)

[22que les idées sont simples leur petit air de
confection veux-tu un œuf en veux-tu deux (45)

[23fais-moi plutôt bon assistant clochette le (45)

[24spéciale vue
sur le teint rose (43)

[25« La Fiancée du vent », Oscar Kokoschka, 1913-1914. Le titre du tableau est de Georg Trakl.

[26Lieu entendu featherstone (42)

[27gilet d’air



intérieur de gaieté (42)

[28Dernier acte conversation moderne (84)
l’intellect dans le compartiment (85)