Pedro Kadivar | Trente-cinquième nuit d’été

Étendu de toute la peau avec ce sentiment de violente dispersion qui m’accompagne depuis la naissance, puisque celle-ci fut elle-même une parfaite et interminable dispersion dans le monde, sans fin et sans raison, à l’instar de méduses mâles qui éjaculent dans les mers profondes, fécondant leurs semblables femelles sans savoir exactement lesquelles, où et quand, sans mesurer la probabilité d’une conception, sans savoir exactement qui naîtra de leur semence, sans connaître le sort de leurs progénitures ni s’en soucier, je me suis dispersé en lieux soudains et propices à mon mouvement, sans me préoccuper de ce qui allait ainsi être engendré de fécondations multiples avec terres inconnues, pensant que moi-même je n’étais que semence, je n’étais que semence et le monde n’était que matrice, divers lieux incertains, et convaincu que seul dans l’accouplement se laissait envisager la vie. Ainsi, né déjà sur une route, j’étais toujours en route. Projeté en mille morceaux dans le monde, j’ai continué à joyeusement me propager aux quatre coins de la terre. Je me suis dispersé comme la cendre d’un mort s’éparpille dans le vent. J’étais un et multiple, mille particules du même nom, orbicole à ma façon. Je, pensais-je, est un nuage de poussière dans le vent, dans le bruit du temps, et le temps l’embrasement du premier cri du nouveau-né qui se prolonge jusqu’à son dernier cri s’il y a.

À présent, étendu sous le soleil de cette nuit d’été pour laisser ma peau prendre feu et infiniment fleurir, sans brûler, à cet instant où mon histoire semblait n’être que violente dispersion, tout soudain se réunit en moi, les particules se rencontrent, s’amassent et s’en réjouissent. Tout me revient, le nuage de poussière se condense et il pleut des cordes en moi. Il pleut en moi en cette nuit d’été sous le plein soleil. Point d’écartèlement. La dispersion elle-même constitue désormais le sol solide d’où entrevoir l’unité de ma déroute pendant toutes ces années, et me voir moi-même, désormais masse infime et pensante, unique, unitaire, à un seul endroit de la terre.

Moi, l’enfant-méduse dont le père vint reconnaître son fils longtemps après sa naissance. Du jamais vu.


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3 mai 2010