Le roman infanticide par Philippe Forest

La mort d’un enfant est un comble. Je veux dire qu’elle porte à son comble le malheur de mourir qui est le même pour tous. C’est pourquoi elle a toujours l’air d’une mauvaise plaisanterie, d’un tour cruel que joue à l’humanité quelque dieu méchant, ne donnant la vie que pour la reprendre aussitôt et sans laisser le temps d’en profiter même un peu. [1]

En sept textes, - articles de revues, conférences et autres réponses à un questionnaire sur la pédophilie -, Philippe Forest rassemble dans Le Roman infanticide ce qu’on pourrait nommer à sa suite des objets de contemplation. Loin que de chercher à tirer quelques connaissances supplémentaires des textes qu’il parcourt – romans : Requiem pour une nonne, La peste, les Frères Karamazov  ; tragédie : Iphigénie, ; passage biblique : le sacrifice d’Isaac, et autres essais ou notes sur le deuil, le mal et la mort (Barthes, Loraux, Mallarmé, Malraux, Bataille…) - c’est à une méditation qu’il nous invite,
une confrontation avec « l’énigme irrésolue » d’écrits qui mettent en scène ce scandale absolu, la mort d’un enfant.

Ce que cherche, et trouve, Ph. Forest dans l’étude de quelques morceaux choisis de la littérature n’est ni un éclairage sur la signification d’une tragédie à laquelle il n’en concède aucune, ni l’espoir d’un réconfort pour celui ou celle que le deuil écrase ou égare : nulle transcendance ne peut rendre acceptable la mort d’un enfant ; on dira plutôt qu’il tire de ces textes matière à penser l’impensable – le mal - et à cerner l’abime creusé par une mort qui n’apparaît jamais comme naturelle. De citation en citation, il montre comment la littérature dans ce qu’elle a de meilleur pose des questions fondamentales, présente les différentes réponses qu’on peut y apporter mais ne tranche pas. Demeurée ouverte, l’œuvre se donne comme source de questionnement, un questionnement qu’on dira salutaire.

D’un chapitre à l’autre de son livre, en faisant varier ses appuis et en modifiant ses angles d’approche, Ph. Forest illustre comment l’amour de la littérature vient au secours de celui qui désespère, non par les certitudes qu’elle apporterait mais par son mouvement même et par sa confiance dans la possibilité d’en appeler à un autre humain pour partager avec lui l’insupportable de la condition de fragile mortel. L’écrivain fait ainsi entrevoir une expérience proche de ce que Camus disait avoir appris de sa lecture du Requiem de Faulkner : « Que la souffrance est un trou. Et que la lumière vient de ce trou. »
 [2]

Loin de tout attendrissement narcissique, il y a quelque chose de tonique dans le livre de Ph. Forest. Sans doute parce que là où les médias ne savent qu’agiter une fausse indignation quand ils trouvent un meurtre d’enfant à exhiber pour exciter le sentimentalisme gluant de leur public, l’écrivain, lui, est animé par une colère qu’il étend à toute la société en raison de son déni du deuil, de sa soif de consolations frelatées et de son rapport douteux à l’enfant, qu’elle ne cesse d’idolâtrer pour mieux le consommer.

La pédophilie est la négation de l’individualité de l’enfant. Elle ne considère pas ce dernier comme un sujet (un nom, une voix, un corps, un visage) singulier, insubstituable, mais comme un objet (de transaction, de jouissance) voué à être produit, échangé, consommé, détruit. Dans son essence même le crime sexuel est marchand. Il participe à la grande circulation carnassière des vivants. À ce compte, on comprend que c’est la société tout entière qui doit être considérée comme pédophile (…).  [3]

S’il y a de la colère, il y a aussi une grande délicatesse chez celui dont on ne peut que saluer les « Sept propositions pour une poétique du deuil », parmi lesquelles on retiendra surtout la dernière : « Qu’il n’y a pas de littérature du deuil, qu’il n’y a de littérature que du deuil ». [4]

Aux inconsolés blessés par les propos toxiques de quelques gestionnaires du deuil et autres chantres des douleurs rondement menées, Philippe Forest offre ses analyses lucides et sans mièvrerie. Ce sont là paroles précieuses, et qui, assurément, aident à vivre.


Philippe Forest, Le roman infanticide : Dostoïevski, Faulkner, Camus. Essais sur la littérature et le deuil. Nantes, Éditions Cécile Defaut, avril 2010, 133 p.


Illustration :© Cy Twombly. Untitled, 1970. Crayon and house paint on paper. Private collection © Cy Twombly. Photo Courtesy Gagosian Gallery



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José Morel Cinq-Mars - 13 mai 2010

[1Philippe Forest, Le roman infanticide : Dostoïevski, Faulkner, Camus. Essais sur la littérature et le deuil. p. 127.

[2Albert Camus. Théâtre, récits, nouvelles, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, p. 1864.

[3p.103

[4p.122.