Antoine Dufeu | Livre de comptes

Premier extrait du Livre de comptes (journal intime du général Instin, cahier troisième)

J’ai toujours rêvé un jour polluer ma sœur. Je n’y suis encore jamais arrivé. Pas même en pleurant. Pas même en passant mes désirs à la moulinette de mes jouissances passées et à venir, encore et toujours à venir. Car je n’ai jamais eu le temps ; ni celui de vomir amour et haine d’un seul tenant dans une guerre fratricide contre les guérillas de tous les coins du monde réunies en un point unique du globe, ni celui de me farcir en parallèle L’Art de la guerre de Sun Zi et De la guerre de Clausewitz.

Jamais je ne polluerai ma sœur. Jamais je ne pourrai l’aimer et la haïr autant que dans l’extase d’une rencontre de mon sexe avec le sien, et du sien avec le mien, comme à l’aube d’un rapport neuf entre frère et sœur, entre hommes et femmes, entre humains. Jamais. C’est pour cela que j’ai fait mes armes, au lieu de chanter, au lieu de devenir homme de pouvoir chanter, au lieu de laisser advenir la femme qui était en moi, par toutes ses histoires de famille en son sein, sans même trahir l’esprit de toutes les femmes, de toutes les femmes pour l’éternité, c’est-à-dire depuis toujours comme dans une fiction sans début ni fin.

Je ne suis jamais parvenu à polluer ma sœur. Pas même en pensée. Pas même en rêvant éveillé. Pas même – sûrement pas même – à portée de char, moi sorti de nulle part – mettons d’une tourelle – une main dans mon pantalon, l’autre, au bout d’un de mes deux bras long comme jamais, sur le canon. Jamais. Jamais je ne la polluerai. Sans lui faire mal. Car ce que je désire, pour elle, par-dessus toutes les quelques rares jouissances dont je me souvienne encore en phase phallogocentrique c’est : plus de bien que bien plus de mal.

Je ne désespère pas, pourtant, un jour de la polluer (et ses deux enfants sans doute, un neveu mien et une nièce mienne, en même temps d’abord, puis successivement, à la queue leu leu). Cela me plairait beaucoup. Tellement que j’en bave d’avance. Pour une fois j’entraperçois un peu l’identité possible de ma jouissance et de mon désir, identité possible certes toujours possible mais jamais encore traduite en temps et matière là où tout se joue : dans mon slip, dans la plus pure intimité de mon être rendu à son ipséité.

Je ne me suis jamais livré à de telles révélations sur la nature réelle des motifs sexuels qui souvent m’envahissent. Certainement pas en plein centre de mon corps étranger : l’armée. J’aurais été décapité. J’aurais été sodomisé par une ribambelle de sous-fifres d’habitude en apparence bien plus souffreteux que moi. J’aurais vu de mes yeux vu mon semblant de bite écartelé de l’extrémité de mon gland jusqu’à son hymen refoulé en mon tissu érectile. Car il me faudrait remonter loin en arrière pour trouver des raisons à ma folie comme à celle de mes frères et mes sœurs. Frères et sœurs de lutte si, de mémoire d’être vivant, l’amour est une lutte à mort, une violence initiale telle qu’il nous faille chacun d’entre nous vivants fouiller nos mémoires, nos inconscients, nos pensées chambouletournées pour essayer de comprendre d’où vient notre penchant d’être homme ou d’être femme.


















13 mai 2010