Alain Subilia | To be a carillonneur 1

Nous avons traversé la terre haute, crevé le cerceau blanc de la lune, basculé vers la terre basse. Commence le relevé des lignes sur les murs griffonnés de la ville.


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             Une fois, encore, un jour, on m’appelle pour me proposer une nouvelle mission. On me demande de raconter mon périple.

             L’interlocuteur au bout du fil :


             « Écoute, voilà les instructions. Il s’agit d’expliquer ta méthode de travail. Tu dis comment tu procèdes, quels sont tes outils. Et puis tu relèves à titre de preuves ce qui témoigne d’un intérêt pour la compréhension de ton enquête. Et comme ça, nous aussi, de là où nous sommes, on peut se faire une idée de là où tu es. Voilà, maintenant à toi de jouer ! »


             Je comprends… dis-je. Il avait déjà raccroché.

             Mais cela… cela comment le dire ? Quelles traces suffisamment tangibles pourraient rendre compte de mon parcours ? Rendre compte de ce réel ? Aucune dans le paysage qui fut traversé. Et rien absolument… je ne voudrais absolument rien dire au sujet de cette traversée qui ne soit pas sincère ni spontané.


             On souhaiterait savoir si dans mon investigation je suis vrai, si l’on peut se fier à mes dires et si pour la suite des opérations l’on peut me faire confiance. Or j’en doute… Un flottement vient s’immiscer… Et le doute, donc la fiction, ne disparaitra jamais de toute représentation… Il y aura toujours un intervalle, une part d’irrésolution dans l’intervalle.

             Je regarde les photographies, témoins de mon passage.


             C’est un malheur !
             Ceci est une fiction !
             Rien que de l’illusion !


             Entrons dans cette illusion.

             Obstinément, depuis que je les ai prises et développées, les photographies de mon enquête disposées en carré sur ma table de travail se taisent et ne semblent dévoiler que leur propre voile impénétrable obscurcissant ma vue.

             Je me sens pris à un piège. Il me faut sortir de mon silence quand cela fait des années que je n’ai plus prononcé un seul mot et que l’on m’a laissé dans l’ombre. La clarté de mon énonciation entre en jeu. Et, est-ce possible ? Puis-je seulement y croire ? L’élocution peut être une tentative de révélation, un enfantement d’un réel caché.

             Mais précisons tout de suite que cette représentation (éclatée) ne pourra être reconstituée dans son intégralité. Des vues manquent et c’est ici un essai de rassemblement des parties d’un ensemble qui a existé fugacement (mais qui aujourd’hui est inexistant). Mon expérience qui s’est déroulée très lentement dans le temps est envisagée dans son accélération. Il se forme alors une condensation du voyage. Et à l’intérieur de cette précipitation, un nouveau déplacement se produit tandis que mon unique trajectoire se poursuit transportant souterrainement avec elle ellipses et détours.

             Tu ne vois pas ce que tu vois… Mais vois-tu autre chose que ce que tu vois ?…

             « Passez pompons les carillons les portes sont ouvertes ! Passez pompons les carillons les portes sont fermées à clé ! bouclé ! »

             La maison se dresse au milieu du parcours.




18 mai 2010