Dominique Dussidour | Quatre maisons mères et leurs quatre figures

En revenant hanter les rues de Paris, le Général Instin savait-il qu’un carillonneur relèverait ses traces et que celles-ci permettraient de composer son portrait géomantique ?

Il s’est agi de repérer quatre fois quatre lignes de traits verticaux. Reliés deux à deux, les traits en nombre impair laissés tels en fin de ligne, ils forment les quatre figures – tête, cœur, ventre, pieds - qui se trouvent dans les quatre premières maisons, les maisons mères.


Le tirage. À la verticale, les 4 mères.

Les lignes se lisent de droite à gauche.
Les figures suivantes – dans les maisons des quatre filles, en dessous des quatre nièces, en dessous encore des deux témoins, puis de la résolution et de la sortie du tirage – se construiront à partir d’elles.


Le thème.

La géomancie est une technique de divination ancienne, lointaine. Là où l’astrologie interroge le ciel, elle questionne la terre. Elle lit la présence inscrite dans le sable par le renard, dans la ville par nos ombres, structure le discours dans lequel chacun chemine.

Les maisons n’engendrent pas les figures, elles les accueillent. Les figures n’habitent pas les maisons, elles les traversent, n’oubliez pas.



Les 4 mères à l’horizontale

La maison 1

Au débouché du cerceau de papier, la maison 1 garde la sensation souple, fluide de la terre haute, le vertige de la chute vers la terre basse.
Une chute peut-elle être un envol ?
Il suffit de se retourner, nous verrons.
On l’appelle aussi la maison des Neuf mois, quelques-uns disent : des Trois trimestres.

Sous quelle figure, dans quelle position – agenouillée, arc-boutée, recroquevillée – y arrive-t-on ? (Sous les figures de Rubeus, Rouge comme sang, ou Cauda draconis, Queue du dragon, toutes deux indiquant qu’il y a eu risque de fausse couche ou projet d’avortement, on refera le tirage.) Une dégringolade donne de l’élan, mais vers où et comment s’y dispose-t-on ? Qu’imagine-t-on, dedans, du dehors ? À quoi rêve-t-on ? Rêve-t-on en couleurs ou en noir et blanc ?
Quels timbres de voix perçoit-on ?
Enveloppé par du temps, on s’y oublie dans la contemplation de la surface placentaire. Ici s’origine le réseau de la mémoire, oubliée mais active, ici s’esquisse l’image qu’on a de soi, amnésiée mais actuelle. Plus tard, les absences, les songeries y plongeront leurs racines, y verront à se nourrir.


La figure dans la maison 1


             Arrivé à la verticale sous la figure de Fortuna mayor, la Chance aînée, l’ancestrale, celle qui vient de là-haut et d’avant soi, le demandeur, nommément le Général Instin, a la bonne fortune d’avoir été attendu, désiré jusqu’avec les bleus qui couronnent sa chute. Celle-ci aura assurément à voir avec l’envol, l’élan. Il en gardera l’intime certitude qu’on lui a fait don du meilleur ici.
             Plus dure sera la terre basse, dites-vous ?
             Sans doute mais la générosité affective dont il aura été l’objet le tiendra à jamais flamboyant, solidement campé sous la voûte des astres.
             A-t-il perçu les phrases qui l’évoquaient ?
             Elles se prolongeaient par les points suspensifs de la confiance…
             Il a entendu célébrer sa venue à quatre voix, deux voix de tête et deux voix de cœur, une telle émotion partagée ne s’oublie pas.




La maison 2

La peau frotte au passage horizontal vers la maison 2. On y perd des plumes si on s’est cru oiseau. On s’y égratigne les genoux quand on se voit petit d’homme.
On hésite à quitter la maison 1 ?
Allons, pas le choix, il faut passer. Et cette fois, promis, pas de chute, un simple mouvement latéral de la droite vers la gauche.
Par-delà la maison 1, attend le regard de ceux qui se tiennent de l’autre côté, déjà là. De quelle façon va-t-on préparer le corps à se montrer à eux ?
Ce corps, on en prendra soin ou on le négligera ?
Le matin, on fixera le miroir droit dans les yeux ou on l’esquivera ?
Et de quelle voix parlera-t-on ?
Cherchera-t-on à s’imposer ou à opérer en toute discrétion ?

La figure dans la maison 2

             Ah, Fortuna mayor s’est retournée d’un coup un seul !
             Fortuna minor, la Chance mineure, l’atténuée, la secrète ou la fragile - qui sait, en tout cas celle qui se transmet par le ventre et les pieds, occupe la maison 2.
             Ni le ravissement ni l’adoration ne vous étonnent, cher général. J’y ai droit de naissance, pensez-vous, et vous avez raison. Votre voix, assurée de ses effets, résonne fort dans les dentelles de votre berceau comme sous les frondaisons du square. À peine a-t-elle effleuré un tympan, on accourt…
             Malgré les bonnes fées qui veillent, on dirait pourtant que vous avez toujours quelque chose à prouver. Un certain trouble se dissimule derrière votre énergie bravache. Ceux qui auront affaire à vous noteront vos brusques sautes d’humeur, vos volte-face sentimentales, vos décisions à l’emporte-pièce. Qu’ils ne s’en formalisent pas, elles sont les tête-bêche irraisonnées de votre passage de Fortuna mayor en Fortuna minor.




La maison 3

La maison 3 emmène hors de soi et de chez soi. On commence à explorer l’entourage : frères et sœur, petits voisins de quartier, nounou de la rue voisine ou de la crèche, épicier affable, réparateur de jouets, marchand de bonbons.
Comment apprend-on à se déplacer dans ce monde familier ?
La main s’y empare des premiers outils : crayon, stylo, morceau de craie, de charbon, baguettes de tambour. On gratte, rature, griffonne, on cogne et on frappe. S’agit-il des simples activités motrices d’un jeune corps qui s’ébroue ou préfigurent-elles le dynamisme des grands desseins ?

La figure dans la maison 3


             Puer, le Jeune garçon de la maison 3, n’a pas beaucoup de tête mais voyez comme il a de l’énergie au ventre. Il va de l’avant sur un seul pied là où ses six frères et sa sœur ont eu besoin des deux pour faire leurs premiers pas. Sa vaillance équilibre sa tendance à l’égoïsme.
             Jetez-le à l’eau, il surnagera !
             Il affronte nourrices, tantes, marraines avec insolence, ignorant de leur autorité, amusé par leurs recommandations, leurs émois, leurs vaines réprimandes.
             Racontez-lui les aventures de Fanfan la Tulipe, de Till Eulenspiegel, il vous embrassera.
             Quelques pas dehors, sur le trottoir, lui sont voyage.
             Traversant la foule qui assiste au défilé, il se faufile au premier rang. Il bombe le torse. Regardez, il arbore des décorations en chocolat enveloppées dans du papier doré, il a dessiné des galons au feutre noir sur sa chemise blanche. Sa main s’ouvre sur un drapeau griffonné dans sa paume, son nom y est brodé, montre-t-il, en lettres majuscules, c’est qu’il a appris à lire et à écrire.
             C’est moi ! dit toute sa petite personne.
             Et il fanfaronne, content de lui.




La maison 4

On se résoudra à quitter bientôt les maisons mères, nous voilà arrivés en maison 4. Si l’on s’attarde les maisons filles s’impatienteront, elles nous attendent. Quand même, puisqu’on doit maintenant se séparer, se détacher, une question : qu’en est-il des terminaisons, des issues et des orifices ? Ça ne fuit pas trop ? Les fondements sont-ils bien établis, colmatés ? La sortie des maisons mères se fera-t-elle sans trop de pertes ?
C’est en maison 4 qu’on présente le corps aux pères, oncles et ancêtres paternels. Tête, cœur, ventre, pieds, la configuration tient-elle ensemble ? Le sujet est-il bien assemblé ? A-t-il bonne figure ? ne manqueront-ils pas de demander.

La figure dans la maison 4


             regardez-moi si fin, un fil
             presque transparent
             s’effaçant

             projetez sur Via, le Chemin, ce que vous souhaitez, je saurai me mettre à l’image de vos désirs, à l’ouvrage de vos paroles, confie-t-il ainsi. Je m’en accommoderai, toute interprétation que vous ferez de moi devra tenir compte, je le sais, du Puer vaillant que j’ai été

             je me ferai passant dans les passages
             épars dans l’éparpillement
             je m’inachèverai dans l’inachèvement

             blanc comme lait
             comme Lune
             j’ombre à peine la maison que je vais quitter, vous pourriez m’oublier ô mes pères et mères, ne m’oubliez pas


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18 mai 2010