Le « combat inégal » de Philippe Jaccottet

Un ami, connaissant mon attachement à cette œuvre que nous avions pratiquement découverte ensemble, m’a offert ce dernier livre de Philippe Jaccottet, paru à La Dogana en avril, Le Combat inégal [1], et publié à l’occasion de la remise à son auteur du Grand Prix Schiller 2010.
Voilà un don qui me comble : d’un coup, je retrouve, avec la plus grande émotion, l’essentiel de ce qui me lie à cette œuvre ; et j’écoute, toujours aussi nécessaires, avec une clarté, une évidence qui n’ont pas pris une ride, les inflexions si convaincantes de cette voix que je sens parfaitement juste, et la force de conviction que cette justesse communique, faite comme depuis l’origine de ce mélange si particulier de doutes sur les pouvoirs du poème, et en même temps de la calme certitude qu’il faut poursuivre, qu’il n’y a que cela qui tienne vraiment : et n’est-ce pas le cas pour chacun des livres qu’on a aimés, et qui sont ceux après lesquels plus rien ne sera comme avant dans votre rapport au monde et à la poésie, comme aussi dans votre souci d’écrire.
Disant « voix », je ne fais pas seulement référence, suivant en cela une métaphore obligée, à la marque spécifique d’une écriture, mais à la particularité de ce livre-ci qui offre aussi, en accompagnement, un disque de plus de cinquante-cinq minutes : sous le même titre, Le Combat inégal, on y trouve, choisis et lus par Jaccottet, douze extraits de ses livres, de 1994 à 2008.
Et c’est à nouveau bien émouvant de l’entendre lire : de cette voix si élégante, si nuancée, si fidèle aux inflexions des textes, à leurs détours ; une voix que sa douceur accorde aux êtres simples, oiseaux ou fleurs que rencontre le promeneur ; mais aussi, mais surtout, derrière ces nuances, loin de toute fragilité, une voix dont la fermeté, et en quelque sorte la hauteur propres à ceux qui ont fait des choix et pris des engagements avec lesquels on ne transigera pas, surprend et rassérène à la fois.
Voix qui témoigne, donc, de son « combat inégal ».

Outre une série de photos de l’auteur, deux fusains d’Anne-Marie Jaccottet, et deux adresses officielles, dont celle du président de la Fondation Schiller, trois études, trois témoignages de lecteurs plutôt, accompagnent les textes de Jaccottet, « Le combat inégal » et« Le retour du troupeau » [2]. Ce sont : « Humainement parlant », de Pierre Chappuis, « Promenade sur une colline », de Fabio Pusterla [3], et « Comme si l’on me hélait par mon nom » [4]d’Andreas Isenschmid.
Trois témoignages qui disent leur dette à cette œuvre dont l’adresse vous atteint au plus secret, « comme si l’on me hélait par mon nom », selon la formule de Mandelstam que rappelle Andreas Isenschmid, et qui, écrit Fabio Pusterla, a convaincu, dans notre siècle où le « désastre » a pu paraître un temps définitif, « qu’il était possible, désormais, grâce à elle, de reprendre confiance dans la pratique de la poésie. »

Mais le pouvoir de convaincre ne tient pas ici, n’est-ce pas, aux jeux illusoires de je ne sais quelle prétention ou pose prophétiques.
Elle tient à la justesse de cette parole.
Et pensant à cela, au courage qu’il faut pour poursuivre obstinément et contre le doute sa tâche, c’est toujours, secrètement, à l’image du « vieux Chinois anonyme » que je reviens, qui figure en conclusion des remerciements que Jaccottet adressa, il y a longtemps, au jury du Prix Rambert [5] qui lui était attribué : il concluait ainsi son propos, qui s’interrogeait sur les pouvoirs de la poésie en des temps troublés, et sur la place du poète.

(...) Certes, ce n’est plus le Soleil qu’il fut peut-être au commencement ; ni un Fils du Soleil ; ni même un Porte-flambeau ou un Phare ; tout juste une espèce de vieux Chinois anonyme, peignant dans une cave à la lumière d’une bougie, appliqué à figurer sur sa page peut-être une montagne, une cascade, ou un visage de femme ; et il rêve cette montagne, ces eaux, ces yeux si merveilleusement, si parfaitement peints, avec une si fine, si pure et si modeste perfection que, s’il tendait cette page à un voisin en difficulté, sur le point de mourir et se débattant, cet homme, examinant la page terminée, sourirait d’un air d’intelligence et, la page dans la main comme un débris d’un nouveau Livre des Morts, passerait sans peur ni regrets le seuil du très sombre espace qui l’attend pour l’engloutir ou le changer.




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Jean-Marie Barnaud - 3 juin 2010

[1Jaccottet a repris ce titre d’un « poème des années cinquante », dont il cite ici les deux derniers vers, et qui figure dans L’Ignorant.
Je reproduis une photo de 2000, tirée du Combat inégal, p. 95. Copyright Felix von Muralt/Lookat.

[2Traduits en italien par Fabio Pusterla, et en allemand par Elisabeth Edl et Wolfgang Matz.

[3« Camminando su una collina », traduction de Florian Rodari.

[4« Als riefe man bei meinem Namen », traduction d’Agathe Mareuge.

[5J’observe avec un sourire que « les mots de gratitude » de Jaccottet au Jury du Prix Schiller commencent par l’évocation de la conclusion « de ceux que Gustave Roud adressait au jury du Prix Rambert en 1941 »...