Dominique Dussidour | Quatre maisons filles et leurs quatre figures

après les maisons mères et en suivant les dernières déambulations du carillonneur, où l’on découvre les quatre maisons filles et leurs figures…

Les figures qui occupent les maisons filles ne tombent pas de la terre haute, elles glissent latéralement, de la droite vers la gauche, sur la même ligne que les maisons mères dont elles séparent les quatre éléments (tête, cœur, ventre, pieds) pour les redisposer dans leurs quatre maisons : la fille 1 se compose des têtes des quatre figures qui se trouvent dans les maisons mères, la fille 2 des quatre cœurs, la fille 3 des quatre ventres, la fille 4 des quatre pieds.


Les 4 filles.


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La maison 5

La première maison fille ouvre grand ce qui donne sur le dehors : portes, fenêtres, lucarnes, œils-de-bœuf, judas, chatière ; sur l’extérieur : passages du facteur, voisinage de palier, d’escalier et de quartier, presse internationale, liaison ADSL à très haut débit, consultation de l’horoscope, rendez-vous, invitations.
Sous quelle figure accueillera-t-on le plaisir d’un salut furtif de la main qui répond à un sourire, la turbulence des petits enfants, les brouillons d’un projet à court terme ? Aura-t-on le goût de mettre en valeur ce qui n’est pas soi ni de soi ? Quelle attention prêtera-t-on à ce qui survient à l’improviste ?
La maison 5 est le lieu de la vie sociale et des rencontres, des carrefours dans la ville, des chassés-croisés. Saura-t-on y pratiquer l’initiative sexuelle, la musique de chambre, le labyrinthe des premiers échanges ? Comment les gestes, les regards vont-ils circuler et les mots se transmettre ? Y montrera-t-on de la simplicité ou de la précaution ?

La figure dans la maison 5


             C’est Testa draconis, la Tête de dragon, qui prend la main – devrais-je dire : la tête ? - de tant de croisements, déplacements, glissements, allées et venues, bifurcations possibles.
             Hum hum… le général se tient tout entier et doublement dans une tête qui a pris sous son chef cœur, ventre, pieds. Il ne souhaite pas être pris au dépourvu, de là-haut il veut voir venir.
             La porte reste ouverte mais un carillon signale les entrées et les sorties, les entrées surtout. Le général s’y rend avec précipitation, c’est bien qu’on rappelle qui est ici le maître de maison. Son exubérance est agréable, presque facétieuse mais contrôlée, reste-t-il un peu de souplesse sous le vernis – parfois on en doute.
             Au volant de la Morgan rouge aux roues chromées, deux portes, tableau de bord en frêne, il se flatte qu’on admire le conducteur mains gantées de cuir en son véhicule. Il aime la vitesse mais n’en observe pas moins le code de la route.
             S’il fait restaurer sa demeure par un architecte de ses connaissances il aura auparavant sollicité un permis de construire, modifier, élever un étage, installer en place du toit une terrasse avec bambous et hortensias – quitte à faire jouer ses relations pour accélérer la procédure.
             Sur le piano à queue du salon, Le Clavecin bien tempéré. Sa sœur Camelia apprécie Bach, d’ailleurs elle le joue très bien, elle aurait aimé vivre à l’époque du Cantor afin de l’écouter jouer, dit-elle. Mais lui, non, il préfère passer en boucle l’enregistrement par Glenn Gould.
             Aux Lettres persanes il préfère L’Esprit des lois.
             Amitiés, amours, plus tard enfants, ce sont choses qui se programment, un plaisir projeté jamais n’abolira la réflexion.
             Faites gaffe, cher général, le dragon est une bête fabuleuse mais la double coquille de là-haut est exposée aux coups de sang et de foudre, elle aurait vite fait de s’effriter, se briser…



La maison 6

La maison 6 ménage et aménage le cadre de vie, l’en-place, le chez-soi. C’est le lieu où on peut marcher pieds nus. Délace-t-on ses chaussures, change-t-on de vêtements dès qu’on y entre ? Jusqu’où va le laisser-aller intime ? Que s’autorise-t-on quand on est seul : quels gestes, quelles postures du corps ?
Les volets, on les laisse plutôt ouverts ou fermés ?
Se souvenir qu’on y reprendra des forces, a-t-on réservé un coin pour les remontants et les médicaments ?
Les petits animaux sont-ils les bienvenus ?
Préfère-t-on les fleurs coupées ou le palmier en pot ?
C’est ici qu’on veille à prévoir, disposer au mieux ce qui sert : personnel de maison (s’il y a), placards et portemanteaux, va-et-vient électriques, dessertes, boîte à outils, télécommandes. Tout cela, on le gère avec souplesse ou rigidité ?

La figure dans la maison 6


             Testa draconis se répète.
             Que nous dit cette insistance ? Révèle-t-elle une faille dans le dispositif social ou établit-elle les obligations que le général s’est imposées ?
             C’est qu’il y aura eu dix campagnes et deux blessures, il aura pris soin de dissimuler le coffret contenant les produits particuliers, ceux qui aident à s’évader, derrière les Trois baigneuses de Raoul Dufy, installer une rampe dans les escaliers vers les étages, il ne s’agit pas de se briser le genou quand la cheville est foulée.
             Au retour de Sébastopol le général a rendu à Constance sa belle-sœur le setter irlandais qu’elle lui avait offert. Il aurait préféré des oiseaux-de-paradis mais n’a pas osé le lui dire, leur connivence n’est pas telle.
             Il aime la compagnie de ses frères d’armes, leur voue une amitié fidèle où il ne s’engage cependant pas trop, ne fréquente que ses semblables dans les miroirs communs. S’il n’était lié par l’habitus militaire, il y en a pas mal qu’il ne reverrait pas.
             Les amours ? Il y a un temps pour arriver, un temps pour repartir, ne pas s’attarder relève de la bienséance élémentaire.
             En attendant, relecture de Tacite et de Thomas Pynchon ; gymnastique devant la fenêtre ouverte quelle que soit la saison.




La maison 7

C’est la maison des vis-à-vis, des cale-corps.
On y voit ceux dont les paroles, les regards s’interrogent ou questionnent, confortent ou posent des limites à la sensation fugace mais ordinaire de tenir sa destinée bien en main.
Voici venir l’autre, le partenaire, la conjointe.
Ici se nouent les relations contractuelles d’une existence : le travail, le mariage, les camaraderies, les associations.
On se dégage d’un contrat, pas d’un non-contrat. On devra négocier, c’est raisonnable – mais en acceptera-t-on les termes ?

La figure dans la maison 7


             Les conventions lient mais elles rassurent.
             Au risque d’étouffer, ce qui contient rassemble.
             Dans Carcer - dont la prison de Hambourg n’est qu’une manifestation transitoire -, le général est retenu par ses deux cœurs et ses deux ventres mais l’isolement lui sera peut-être occasion de réfléchir, soupeser.
             Général, qu’as-tu fait depuis la maison 4 ?
             Les nuages, ces merveilleux nuages que tu regardes filer derrière les barreaux te font-ils jamais douter de tes choix et tes oublis ?
             Tes renoncements, dans quelle poche secrète les as-tu fourrés ? Le mouchoir qui les recouvrait était-il mouillé de larmes ?

             L’ordre de mission était-il si clair, si juste - sonner la retraite n’aurait-il pas été préférable ?
             Les murailles qui se dressent autour de lui sont également l’écran où projeter ses songeries, aventures, conquêtes, explorations et pourquoi ne pas reconquérir la Lune d’où on est tombé, ne pas plonger dans un rectangle lumineux d’où l’œil s’abîmerait dans le monde entier ?
             Le général reste confiné dans une étroite cellule tandis que le vaisseau amiral de ses rêves fait le tour des océans.
             Carcer est la figure de sa mélancolie, il s’y tient à l’abri, Saturne veille sur ses alliances.




La maison 8

Car voici venir l’extrémité de la première ligne du thème, la maison de la sexualité et de la mort. La figure qui y prendra place est construite, rappelle-t-on, avec l’assise des quatre maisons mères.
C’est la maison par où ça part, fuit, disparaît, cède le pas, la maison où se perdent la raison et le langage, où les mots oublient les choses qu’ils désignaient, où le corps déborde dans l’exultation avant de disloquer ses membres dans la poussière.
La maison 8 boucle la première ligne horizontale, on passera ensuite aux lignées verticales, à ce qui se combinera d’après nous… et heureusement ! Sinon, quelle prolifération de petites-filles, arrière-petites-filles et leurs descendantes ad infinitum.
La maison 8 est le lieu des transformations et des séparations, là il faut rompre, couper net.

La figure dans la maison 8


             Oh quelle délicatesse : Puella, la Jeune Fille des mutations, nous attendait patiemment et on perçoit soudain dans le général un écho inattendu de Rosebud et de Ronsard. Pourquoi avoir attendu la dernière figure de cette ligne pour nous confier ainsi votre désir de tendresse ? Tant de pudeur était-elle à ce point nécessaire ?
             Sans doute…
             Puella qui a du cœur vous sourit.
             Ainsi, la maison 8 n’accueille pas une figure de l’extinction mais du renouveau. La transformation ne sera pas annihilation, il y aura une gerbe de fleurs fraîches, des chansons douces, un traîneau dans la neige, un parfum de chèvrefeuille.
             Votre cœur est courageux – quelle belle fin de ligne vous nous offrez, cher Instin, avec la Jeune Fille et la Mort entrelacées – ne dansent-elles point du même pas ?

Dominique Dussidour - 18 mai 2010