Marc Perrin | Avoir lieu - matériaux 5

Avoir lieu – matériaux








9 novembre 2009. À la radio, une voix fête les 20 ans de ce qu’elle s’enivre de nommer liberté. Une voix seule et unique à la radio s’enivre durant tout un jour de fêter les 20 ans de ce qu’elle nomme : liberté. 9 novembre 2009. Effacement de la multiplicité des voix : durant tout un jour : une voix seule et unique s’enivre. 20 ans. De cette liberté. Méritent sans doute bien une messe de cette sorte.







Je pense. À un pays devenu infréquentable, et que nous continuerions de fréquenter. Je pense. À certains corps qui deviennent fous : afin de pouvoir continuer de vivre dans l’infréquentable.







Je pense. À la folie. Et à l’amour.







Je pense que dans un monde devenu infréquentable la folie et l’amour sont les derniers lieux du possible pour nos vies.







Je pense que dans un monde devenu infréquentable la folie et l’amour ouvrent des temps par lesquels nos vies s’affirment face à la négation du vivant.







Je pense que dans un monde devenu infréquentable la folie et l’amour maintiennent l’affirmation d’un vivant non-négociable.







Je pense que la folie et l’amour sont les deux principes grâce auxquels un monde infréquentable peut encore être fréquenté.







À la radio, la voix seule et unique s’enivre de répéter en quoi l’infréquentable se tiendrait aujourd’hui en cela qu’elle nomme, avec dédain : utopie. L’utopie : serait devenue la chose infréquentable. À la radio, la voix seule et unique s’enivre de répéter en quoi ce qu’elle nomme liberté serait la fin réalisée de cet infréquentable-là. À la radio la voix s’enivre elle répète fin de l’histoire, fin de l’histoire infréquentable, fin de l’histoire devenue folle.







Comme si l’histoire. Jamais. Ne s’était vécue autrement que comme folle. Comme si l’histoire. Jamais. Ne s’était vécue autrement que comme infréquentable. Folle, infréquentable. Et non-négociable.







Je pense. À la folie. Et à l’amour. Je pense que la folie et l’amour sont les deux principes qui peuvent encore mettre nos vies en feu.







Je pense. À l’histoire. Et à nos vies. Je pense que l’histoire et nos vies avec elle ne peuvent se réaliser que par des intensités de corps en feu. Je pense que l’histoire et nos vies ne peuvent se réaliser que par des intensités de corps non-négociables : c’est-à-dire : par des intensités de corps : vibrant : par leurs solitudes vives + par les rapports que ces corps entretiennent entre eux + par les rapports qu’ils n’entretiennent pas + PAR TOUT CE QUI SE PASSE ENTRE CHACUN, et qui échappe, et qui modifie TOUT CE QUI SE PASSE ENTRE CHACUN. L’amour. Est à ce prix. Non-négociable. Une folie. Oui. Mais une folie qui tient.







Le vertige d’avoir le possible de sa vie ainsi en feu. A toujours rendu les corps fous.







Et la folie. La folie est le nom d’un amour quand il est en feu. La folie est le nom d’un amour quand il est en feu dans le réel de corps non-négociables.







Ainsi. Lorsque nos corps sont en feu. L’histoire bascule. Et nos vies avec elle.







Ainsi : nous faisons l’expérience de l’événement.







Ainsi l’histoire bascule et nos vies avec elle : et nous faisons l’expérience alors d’un mouvement sans fin. Histoire : sans fin.







Ainsi nous faisons l’expérience de l’événement. Ainsi nous faisons l’expérience de l’infini.







Et l’enfant. L’enfant que nous avons été et que nous ne sommes plus. L’enfant cependant avec qui nous continuons le dialogue. Sans cesse. L’enfant qu’il s’agit de trahir et de choisir comme juge de notre trahison. L’enfant qui inlassablement nous regarde, bien qu’il y aurait parfois de quoi se lasser. L’enfant exige de nous que nous maintenions l’infini dans le vivant de nos vies. Et l’enfant nous rappelle quelques évidences. Il dit : quelques évidences politiques et métaphysiques. Il sourit. Il dit : 1°, si l’utopie devient régnante, c’est qu’elle a trahi l’utopie ; 2°, si l’utopie devient régnante, elle n’est plus une utopie ; 3°, l’utopie connaît sa vie pleine dans son absence de règne ; 4°, l’utopie ne cesse d’être en vie et s’oppose à ceux qui règnent. L’enfant nous dit qu’il en va de même pour sa propre vie, dans chacun de nos corps. Aujourd’hui.







Et l’enfant nous invite : à dépasser tous les modèles. L’enfant nous invite à franchir sans arrêt les limites : c’est-à-dire : à déployer : une création : qui n’aboutit pas plus qu’elle n’a commencé : c’est-à-dire : à déployer une création par laquelle nous acceptons d’être à la fois précédé, dépassé, et débordé de toute part : c’est-à-dire : vivre, très précisément vivre par là où c’est la vie qui mène la danse et non plus nous-mêmes. L’enfant nous invite à connaître la gloire et la trahison. Il nous invite à les connaître : en même temps. Il nous invite à détruire les murs. Il nous invite à détruire tous les murs. Il nous invite à en bâtir de nouveaux, et à les laisser à l’abandon. Il nous invite à bâtir, à détruire, il nous invite à l’abandon. Il nous invite à ruiner les mécanismes de défense contre l’inquiétude qui vibre hors-les-murs. Puis il nous montre une dernière fois la maison où il est né.












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AVOIR LIEU est le titre d’ensemble d’un projet en cours, dont un premier livre paraîtra en novembre 2010 aux éditions du Dernier Télégramme. On peut trouver d’autres matériaux du projet ici.

Marc Perrin vit actuellement à Nantes. Il a publié Vers un chant neuf avec dessins de Marie Bouts et pliage/façonnage de Frédéric Laé. Marc Perrin est un collaborateur régulier à Du nerf, dont remue a salué la naissance ici, ainsi qu’à LGO, Dixit, Ouste et Gare Maritime. Il est l’initiateur de Ce qui secret, et on le trouve aussi ici.

8 juin 2010