Alain Subilia | To be a carillonneur 3

« Nous ne connaissons qu’en partie, en énigme et comme à travers un miroir. »
Saint Paul, Première épître aux Corinthiens.




             Encore au seuil, m’arrêtant sur le pas de la porte, et scrutant l’invisible. Tout ce que je viens de dire pourrait être un préambule mais non c’est une coupe faite dans le flot. L’action continue en ces parages face à cette paroi.

             Quelle porte se trouve là devant moi ?

             Je me répète il n’y a que les apparences, il n’y a que les apparences, et comment s’y fier ? Dans les apparences se manifestent les apparitions et tu ne peux à présent qu’appareiller. Il n’y a pas de pas assuré, pas d’assurance en ces lieux. Tu dois te lancer dans la marche, dans la descente.

             La lumière rideau liquide ne cesse de bouger dans mon œil et dans mon oreille joue à présent d’un petit orgue en sourdine.

             Passage de l’air par le mécanisme des soufflets. Je cherche à voir à travers la lumière et non pas seulement à voir ou entendre mais à passer entièrement à travers elle.

             La représentation des tuyaux de l’orgue, leur multiplication m’ouvre à l’infini.

             Je glisse dans le tournoiement des signes. Accroché aux traits qui se relient, dont la figure m’est inconnue mais qui me conduisent de l’un à l’autre, je fends la surface du réel. Je me faufile telle une lance entre les lignes. Je passe de l’autre côté du décor.

             À l’intersection des chemins, aux carrefours des destinées.

             S’avance un escalier renversé. Hypothétique accès à la transversalité. Loin de toute souveraineté. Je me prépare à descendre les marches mais je trébuche et chute à l’envers du réel… Roi d’un jour mets ton chapeau de papier. Ton élection n’est qu’un jeu d’enfant.

             Je plonge très lentement et légèrement dans cette chute. Et voici que, parmi les ombres de l’escalier surgit derrière moi l’ombre furtive du général qui me suit et ne descend pas plus rapidement que moi ces marches.

             Lui aussi chute et n’a pas l’air de s’en porter mal. Il offre son corps à la chute. Il dilate ses narines, écarquille grand ses yeux, puis les referme comme s’il dormait à poings fermés, et se met à chanter une vieille chanson :

« Je vois monter des bulles blanches / Aux masses en fusion / Mélangeons le sel de potasse / Favorisant la coulée / Qu’aucune écume / Ne souille l’alliage / Et que d’un métal purifié / La cloche tinte nette et pleine / Lalalalala lalalala mm / Allons par la force des cordes / Extrayons-la de sa fosse / Qu’enfin au royaume du son / Elle monte dans l’azur / Oui levez la cloche / Qui plane se balance / Que dans cette cité en liesse / Son premier battement soit / Lalalalala lalalala mm. »

             Tout en même temps, dans notre chute, nous voyons alors des paysages que nous avons déjà vus dans le jour, je dis nous mais je devrais dire je, car n’étais-je pas seul ? (ou le général était-il déjà là à me suivre et ne l’avais-je pas vu ? le général est-il sur ses propres pas ou sur les miens ? et moi sur quels pas suis-je ? sur les siens ou les miens ? qui des deux suit qui ?)

             Ces délimitations de zones investies par le regard qui semblent provenir de notre mémoire commune laissent entrevoir le parcours que nous faisons ensemble l’un et l’autre d’un lieu chambre sarcophage bâtiment rejaillissant du naufrage et s’élevant jusqu’au promontoire duquel rêver d’où, retourné dans le réel, il ? je ? nous pourrions naître.


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18 mai 2010