Martine Sonnet | Elle me dit, version 2

Martine Sonnet a publié en 2008 Atelier 62 aux éditions Le temps qu’il fait et Montparnasse monde en 2009 aux éditions numériques publie.net.
Sur remue.net , dans la revue (printemps 2006 et printemps 2007) on peut lire des ébauches des textes qui sont devenus le livre Atelier 62 ainsi que, dans le dossier « Bibliothèques », un hommage au vieil ordre de classement des ouvrages dans la Bibliothèque nationale de la rue de Richelieu : Solitude du dernier Ln27.
De janvier à juin 2010, elle a livré chaque mois ses Notes de voyages avec livre à la rubrique Création contemporaine du site Mélico qui l’accueillait en résidence virtuelle.

Martine Sonnet a lu « Elle me dit » à la Nuit remue 4.
Vous l’entendrez ici.


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Il faut dire que dans les jours où j’ai perdu ma mère, mon livre est paru, ou : que dans les jours où mon livre est paru, j’ai perdu ma mère. Je ne saurai jamais rendre la perfection de la simultanéité des événements. La violence de leur collision. Un livre dont mon père sortait vivant, en marchant, par la couverture. Si elle est morte aussi de cela : la question reste posée. Soluble dans rien.

En terre d’hiver depuis hier, mère accomplie, couverte de renoncules blanches.

Le professionnel, maître des convenances de la dernière heure, bord du gouffre, dans son costume sombre, comme au théâtre : « et maintenant, mesdames et messieurs, en signe de revoir je vous invite de déposer une fleur ». Puis nous distribue une à une, geste solennel à sa façon, ces fleurs que nous avons choisies, achetées et apportées avec nous. Crainte que celles qu’on nous aurait fournies là-bas, comme prétentieuses, ne conviennent pas à notre mère, femme pas compliquée, jusqu’à la fin. Nous avons confié le bouquet à l’homme en costume. Il l’a délié et le détaille, fleur à fleur ; parfois les renoncules restent un peu trop solidaires les unes des autres, encore accrochées par quelque feuille. Il tire, mais contient son geste, prévient la déchirure.

Mère, je l’entends, elle me dit « remonte donc mon horloge, toi qui es grande » : la comtoise dans un coin de sa salle à manger arrêtée à 10h20. Je pousse délicatement, du bout du doigt, la grande aiguille sur le VI, la petite sur le XII, j’ajuste la clef et tourne précautionneusement pour hisser le poids jusqu’à la tête de l’horloge. Après, un petit coup de côté sur le balancier bien astiqué pour que le mouvement reparte. Et il repart. On se met à table toutes les deux. Elle m’a invitée. Propose un petit apéritif, quelque chose de doux servi dans deux verres à liqueur. « On peut bien se payer ça. »

Je voudrais remonter un peu le temps devant elle, comme la dernière fois son horloge, lui accorder encore un sursis, mais le peu qu’il lui reste à vivre je ne le maîtrise pas. Grande, mais pas encore assez et pas la clef pour. Poids des ans qui ne se soulève plus. Qu’on m’apporte un levier, qu’on vienne à notre secours à cette heure. Je la vois six jours de rang, corps et esprit dérangés, de plus en plus morte et puis tout à fait. Jours pendant lesquels je me déchire entre deux mères. L’habituelle, absente et injoignable pour une durée indéterminée. Et l’autre que je veille, le souffle court, qui lui ressemble si peu : méfiante à l’égard de tout ce qui l’entoure, révoltée contre ceux qui veulent l’aider. Tourmentée jusqu’à la violence. Mon extrême difficulté à superposer ces deux femmes si dissemblables, à accepter d’être fille des deux, à adopter celle aux yeux perdus. Ma mère et son contraire. La vivante et la morte en elle, déjà, trop tôt, même en si grand âge. J’ai trop d’elles deux, et pas assez. Plus de mère.

Elle me dit « prend mes forces » : je veux tailler un arbuste dans mon jardin et elle me prête sa pince coupante, lourde comme tous les outils du temps du forgeron. Je lui rends après, parce qu’elle y tient même si elle ne s’en sert plus jamais, n’a plus la force, nous les a données toutes, ses forces. Moi je viens avec ma petite scie courbe, toute légère, quand une branche de prunier la gêne « et puis celle à côté pendant que tu y es ». Cérémonial des tours de jardin, chez elle, chez moi. « Cette année mes framboises c’est rien du tout » : arrêtées toutes les deux devant de grands bouts de ronces qui partent dans tous les sens mais portent peu de fruits. Je vais chercher un sécateur. Les longs gourmands que j’arrache difficilement au massif une fois sectionnés égratignent au passage mes jambes nues.

Je vendrai ma maison là-bas, et tout ce qu’il y a dedans, et mon jardin, avec ses deux arbres et le hamac pendu entre, qui ne me servira plus à rien. Parce que je vois bien que l’écriture sépare. Aggravation de la dérive des continents : à l’intérieur aussi. Il faudrait coller des espaces insécables partout, je n’ai pas pris soin de le faire et la peine qu’il m’en coûte maintenant. Victimes toutes les deux de mon imprudence. Elle s’est détachée de ce que j’ai écrit ; elle partait et je n’ai pris aucune précaution au bout de la ligne pour l’en empêcher. J’écrivais sans garde-fou. Son marque-page arrêté page 153, celle des accidents. Est-ce qu’on dira « mort accidentelle » ?

Elle me dit « il marche drôlement bien ton stylo » : je remplis un chèque pour elle et lui passe mon stylo pour qu’elle le signe, G. Sonnet, sans fioritures. Elle trouve qu’il écrit mieux que les siens. Je lui donne, comme la dernière fois. Et celle d’avant. Je me demande ce qu’elle en fait, où sont passés tous ceux que je lui ai laissés comme ça ; je ne les revois jamais. Je m’applique à écrire le plus lisiblement qu’il m’est possible sur la petite souche de son carnet : qu’elle s’y retrouve quand elle fera ses comptes, pointera les chèques débités.

Je casse une tasse de son service, je ne le dis à personne et cache les morceaux sous des papiers dans sa poubelle ; les publicités qui encombraient sa boîte à lettres, débordaient. Tous dans son appartement, sans elle pour ouvrir la porte, servir le café. Dimanche ; deux semaines tout rond qu’elle est partie de chez elle. Vraiment complètement partie, comme on ne part qu’une fois, la dernière. Les armoires : mesurer, ouvrir, regarder, réfléchir. Ses choses dans nos mains - et si elle ne voulait pas qu’on les tienne comme ça ? Ses foulards, dépliés, repliés, mal remis dans les plis. J’en prends deux, d’hiver, en laine. Quand je reviendrai, seule, je prendrai le gilet bleu, celui qu’elle cherchait dès qu’elle l’ôtait. Plus tard j’aurai l’horloge et la machine à coudre, on s’organisera pour les transporter, c’est convenu.

Elle me dit « je te passe les piques » : je lui fais sa mise en plis hebdomadaire, je pioche les bigoudis dans une vieille boîte à gâteaux et elle tient du bout des doigts un petit bouquet de piques qu’elle me tend. Quand il ne lui en reste plus que deux, elle plonge la main vers le minuscule vase où elle tient sa réserve. Ses cheveux, clairsemés, sont d’une finesse extrême et étonnamment peu blanchis pour son âge. Tellement fins que toujours secs avant la pose du dernier bigoudi : je retourne mouiller le peigne au lavabo pour finir. Elle pense qu’avec ses cheveux je ne ferai pas de miracle.

J’ai perdu la notion du temps, comme à chaque fois que l’un de nous meurt. Récapituler, ranger les événements dans l’ordre, c’est pourtant mon métier. Dimanche, pluvieux, il y a deux semaines, aux urgences je suis suspendue à chacune de ses respirations, courtes, de l’extraction douloureuse au repos. Sa toute petite réserve qui s’en va, son souffle comme un minerai précieux ; qu’il ne s’épuise pas encore ; qu’on trouve un nouveau filon. Et je pense son corps dans le papier bleu froissé - elle toute sa vie si soucieuse de la qualité des étoffes - comme il a été solide jusque là. Corps sans couture, sans cicatrice, bien uni. Corps qui tenait tout seul, pas comme les nôtres déjà plus ou moins rafistolés. Ne pas dire telle mère telles filles ; surtout pas depuis la mort de J. Pourtant, le sang dans mes veines, qui a fini par tourner un peu en encre, c’est le sien. Nos échanges placentaires, comme ils étaient étroits. En attendant qu’on s’occupe d’elle, quand elle rassemble un peu d’énergie, c’est pour soulever ses deux bras et les laisser retomber sur le papier bleu froissé en disant que c’est incroyable, incroyable d’être là. Elle a raison.

Elle me dit souvent « ils vont t’user la tête à la longue ma pauvre fille ». Elle pense que je lis trop, travaille trop, fais trop de choses à la fois, et toujours l’ordinateur, les yeux surmenés, que je devrais me reposer, qu’à mon âge les femmes sont fatiguées.

Mercredi, j’allais partir, elle m’a dit : « tes yeux ont changé » et c’est la dernière chose qu’elle m’a dite.

6 juillet 2010