Dominique Dussidour | Les deux témoins, le témoin pour/ le témoin contre, et leurs figures

Le portrait géomantique entrepris dans la revue de printemps par Alain Subilia au relevé des traces du Général Instin et Dominique Dussidour à leur décryptage narratif continue dans la revue d’été.

Le lecteur qui souhaite se consacrer au feuilleton le lira ici.





« Comprendre, c’est comprendre d’abord le champ avec lequel et contre lequel on s’est fait. »
Pierre Bourdieu
 [1].




Tenant l’équilibre entre la maison 13 du Témoin pour et la maison 14 du Témoin contre, la construction du thème géomantique prend forme en troisième ligne horizontale : une pyramide reposant sur son sommet.
Elle semblera fragilisée de ne s’appuyer que sur deux bâtis, il n’en est rien : elle est maintenue droite par les racines qui se déroulent au-dessus d’elle, en retour chaque maison concentre davantage de propriétés, a davantage de poids.

Qu’on ne se méprenne pas sur le « pour et contre » de l’énoncé : la narration en cours vise la complémentarité plutôt que l’opposition, la circulation plutôt que les raideurs du bien-fondé. Cette semaine (les deux Témoins) et les deux semaines qui suivront (le Jugement ; la Sentence ou l’Échappée), elle n’échafaudera pas une muraille mais un pont.


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              La maison 13

Les 4 maisons mères, 2 nièces, le Témoin pour.

En maison 13, le Témoin pour conjugue les nièces 9 et 10 issues des quatre maisons mères. Ayant traversé le passé à partir d’un point élevé, on y lira ce que le général a reçu de favorable – défenses naturelles, talents innés, dons du ciel ou de la terre haute - et ce qu’il a fait de ce qu’il a reçu.

Comment le Témoin pour se débrouille-t-il avec ce qui joue en sa faveur ? Cherche-t-il à y avoir affaire, à le solliciter ou préfère-t-il que non ?
Comment prend-il acte de la présence des six figures qui ont composé son histoire ?

Le Témoin pour relève le défi de l’amnésie de naissance : là-haut, qu’en était-il ?
Il garde inscrite sur la peau l’empreinte des gestes qui l’ont materné et paterné, de la main qui lui a été tendue dans le noir, de la voix qui a répondu à son appel au secours.
Cette empreinte, la figure qui y préside la dévoile-t-elle ou la maquille-t-elle ?

Il réordonne les petits et les grands voyages sur un planisphère dont les méridiens intègrent les sensations - euphorie ou saudade - que procurent les distorsions de la durée.

Il a l’intuition de l’ange de bienveillance parfois visible sur l’épaule droite de chacun, celui ou celle qui chuchote à l’oreille dans les instants de déréliction : je ne t’abandonnerai pas.
Cet ange, on dialogue avec ou on y reste sourd ?

Fort bien.
Mais le Témoin pour est aussi ce qui, soufflant dans votre dos afin de vous faciliter la marche, peut vous orienter vers des destinations – des destinées ? – que vous n’envisagiez pas.

Il sera l’ombre qui arrive quelquefois avant vous sur les lieux de l’amour, du crime ou de la satisfaction. D’où la question : ce qui prête main-forte peut-il se montrer oppressant ?


             La figure dans la maison 13

Tu ne t’es pas noyé quand tu es tombé de la terre haute, tu surnageras dans tous les océans, répond à nouveau Puer le Jeune Garçon rencontré dans la maison mère des Petits voyages et des Traces laissées par les outils de l’écriture.

             Va en paix sous l’orage, affronte la tempête, conseille-t-il au général, traverse sans effroi les déserts blancs comme tu as su opérer un rétablissement après avoir transpercé le cercle de papier de ta naissance afin de sortir à l’air libre.

             Confie ta vaillance aux racines de baobab, aux étoiles filantes
             emporte avec toi la rose des vents de sable

             quelle œuvre de Schönberg préfères-tu, Le Pierrot lunaire, L’Échelle de Jacob ?
             écoute les voix chanter dans le noir

             de tes grandes espérances lyriques aucune n’a disparu
             relève le menton, ne les perds pas de vue.

             Que tes rêves soient nés du jour ou de la nuit, Puer se tiendra à tes côtés quand tu t’en réveilleras, il saura t’épauler
             montre-toi téméraire dans tes jeux de garçon
             que tes ricochets visent l’étendue bleue du ciel.




              La maison 14

Les 4 maisons filles, 2 nièces, le Témoin contre.


Et demain ?
Et dans les temps à venir ? s’interroge-t-on dans la maison 14. Que savoir de ce qui attend là-bas sur la route, si loin qu’on le distingue mal et l’appréhende ?

Le Témoin contre conjugue les nièces 11 et 12 issues des quatre maisons filles. Il a traversé les relations aux autres, le lieu de chez-soi et les cale-corps, les décisions et les ruptures au risque d’en mourir. Il a connu les amis et les revers, les cadeaux inespérés et les cauchemars.
Le Témoin contre est ce qui se déclare comme obstacle.

Fort bien.
Mais il est aussi ce sur quoi, en s’y opposant, on s’appuie et rassemble ses forces
« l’ennemi déclaré » selon Jean Genet.

Il sera l’ombre qui protège d’un soleil trop brûlant. D’où la question : ce qu’on doit combattre peut-il sauvegarder ?


             La figure dans la maison 14

Albus, la Blancheur mate, est apparu, rappelez-vous, dans deux maisons nièces : la maison 10 de la Loi et des totems, la maison 12 des Frayeurs et des gros animaux.
             Les nièces insistent à faire sentir leur présence.
             Albus persiste dans ce qui tremble à s’inscrire.

             Général, voilà ta fragilité telle que tu la portes à la boutonnière et arbores comme un titre de gloire
              tu en tires une fière allure

             sans cesse la réalité t’échappe, te revient, t’échappe à nouveau, à peine dits tu oublies les mots afin de les redire, à peine entrevue tu t’éloignes d’elle dans l’espoir de t’en rapprocher bientôt, à peine effleuré le monde se défait sous tes doigts afin de se recomposer en plein cœur

             considère ces vertiges qui sous toi dérobent tes pas, ces silences épaissis par leur répétition comme le boomerang de ce que tu as laissé en blanc
             ton lance-pierres de trois-points suspensifs
             d’initiales inconnues.

18 mai 2010

[1Esquisse pour une auto-analyse, éditions Raisons d’agir, février 2004.