Le défait, récit de Jean-Pascal Dubost

Jean-Pascal Dubost, Le défait, récit, éditions Champ Vallon, 2010, 14 €.

Jean-Pascal Dubost sur remue.


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Trois époques dans ce récit ou plutôt trois temps d’énonciation : celui du je de l’écriture, du livre en train de se faire ; celui du il qui effectue un retour solitaire sur les lieux de son enfance pour essayer de s’y défaire de ce qui le sépare d’elle ; enfin, celui de l’autre il que fut cet enfant. Tout du long, ces trois parties alternent, se croisent, souvent de très près, et se répondent à travers une prose qui adopte de temps à autre une disposition tournant au poème et n’hésite pas à utiliser les signes typographiques pour marquer des ruptures narratives, des mouvements dans l’espace et même aller jusqu’aux calligrammes.
La dernière strate citée évoque successivement travaux agricoles, goût prononcé pour le cyclisme, parties de pêche (dans la Saône et aux alentours), conflits avec la fratrie, camarades d’école, premiers amours, joies et drames familiaux, etc. – et chacun se reconnaîtra plus ou moins dans cette « accumulation d’instantanés dérisoires » qui forment « cette histoire mal vraie ».
La deuxième, celle de cette retraite, de cette « idée d’affronter une certaine solitude » est plus singulière par l’attitude déconcertante du dit « personnage » qui cherche à s’égarer suffisamment pour « retrouver cet état [être heureux] qui nous permit de l’avoir été et se défaire de celui qui ne nous permet plus de l’être afin de l’être au moment d’écrire qu’on a peut-être été heureux à un moment de sa vie d’enfant ! ». Car lui aussi écrit, essayant ainsi d’accommoder ces restes que sont les souvenirs (c’est-à-dire de les transformer, voire de les créer [1]), même si, parfois, il se heurte au vide : « N’écoutant rien, ne regardant rien, ne pensant à rien, n’étant rien d’autre qu’un individu qui boit une bière sur le bord d’un chemin et perdant le sens de lui-même comme une personne privée de force et de défense, ne sachant plus s’il existe ou s’il n’existe pas […] ». Cette errance à la fois spatiale et intérieure le conduit (l’alcool aidant) à vivre de véritables accès de délire qui le font, justement, sortir de lui quand il se croit changé en renard, animal qui semble correspondre ici, au-delà d’un retour à un état de nature dont cette enfance-là fut très proche, à l’incarnation du temps puisque sur le vaisselier des grands-parents trônait le « renard-horloge ».
La dernière position d’énonciation, présentée comme celle de l’auteur, offre encore plus d’intérêt au lecteur car elle lui fait partager non seulement les « habituels doutes et découragements, si difficiles à vaincre » de l’écrivain quant à son travail en cours (« ça résistait, quelque chose m’arrêtait dans mon texte, le duel était inégal, m’abattait, abstrait ») mais aussi les pistes qui lui permettent, malgré tout, de poursuivre – et constituent de ce fait autant de considérations d’ordre général sur l’écriture : ainsi comment, au détour d’un dictionnaire, (re)trouver fructueusement un mot grâce à « une paresse active » ; la nécessité quasi vitale d’inscrire « des mots distants » de soi ; celle de lire régulièrement les œuvres qui, suscitant une « fascination extrême », relancent la machine à écrire : « à tant s’imprégner de leur rythme met en appétit gigantesque et remplit alors d’un bouillonnement extraordinaire la volonté d’écrire laquelle devient alors joie énergique communiquant au corps une telle excitation stylistique et compulsive qu’elle transforme intensément le futur et l’instant ; écrire est un jeu de conséquences enchaînées » – et, à ce sujet, c’est dans cette dimension du livre que l’on reconnaît le plus de traits communs avec les poèmes de J.-P. Dubost qui d’une part y mêle étroitement les lexiques (les termes archaïques et régionaux côtoyant ceux d’aujourd’hui) et d’autre part sème, ici ou là, des échos littéraires (et pas seulement, heureusement) à évidence variable, allant des poètes médiévaux qu’il affectionne particulièrement jusqu’aux auteurs contemporains (J. Stéfan, par exemple), le tout souvent emporté dans de longues phrases avec énergie : « […] le passé s’accumule aussi perdu qu’imprenable, "morz en une eure tot desfait" et voici que tombe la neige, que la campagne blanchit, que les roses sont roses, qu’une telle fleur ne dure, que c’est moins pire au soleil, que le ciel est un grand homme, qu’une fatrasie revient d’hier, que les légionnaires aiment toute la nuit, qu’un kilroy passe par là, que tagada tagada voilà les Dalton, qu’on entend passer le train, mais que c’est triste un train qui passe et que l’écriture est de la cochonnerie, que ça s’en va et que ça revient jusqu’à ce qu’enfin ça cesse aussi sec ».
Au bout du compte, s’il n’est pas certain que le revenant ait pu trouver un quelconque salut à travers son retour [2], en revanche l’expérience qu’est le livre lui-même lui a probablement permis d’acquérir une lucidité des plus salutaires puisqu’on ne pourra guère contester le fait que : « la littérature n’a pas tous les pouvoirs, un paradis perdu le demeure, elle doit le faire admettre, c’est son pouvoir » - et c’est sans doute là l’essentiel.

Bruno Fern

7 juillet 2010

[1À propos des rapports réalité / fiction, on peut lire ce qu’en dit J.-P. Dubost dans un récent entretien avec F. Trocmé : Poezibao : « Les entretiens infinis », avec Jean-Pascal Dubost, 5.

[2La dernière phrase est : Et Dieu sauve le remenant ?