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Bachelard par Antoine Emaz


J’ai aimé lire Bachelard, du moins son versant rêveur ; pour le versant philosophique, je n’étais et ne suis pas de taille. Mais les quatre livres sur les éléments m’ont accompagné durant toutes mes études universitaires de lettres, donc quand j’avais 20-25 ans. Cette œuvre était un exemple pour moi d’une lecture aimante, libre, active, de la littérature et particulièrement de la poésie. Très loin du structuralisme froid et desséchant qui régnait alors, avec sa linguistique chirurgicale. Bachelard structure, organise aussi sa lecture à partir des catégories d’un imaginaire de la matière. Mais son œuvre a la légèreté de la rêverie. C’est très loin de la fréquente pesanteur universitaire. J’aimais aussi qu’il développe un trajet de lecture tout à fait personnel et original, sans se soucier d’école, de groupe ou de chapelle. Enfin, il a une écriture que l’on pourrait qualifier de poétique ; c’est non seulement une très belle prose, mais elle est signée, on reconnaît tout de suite une page de Bachelard. Je n’ai eu cette forte impression d’une création dans l’écriture « critique » qu’à de rares occasions par la suite : Jean-Pierre Richard, Barthes, Starobinski… et bien sûr les proses critiques de certains poètes, à commencer par Bonnefoy dans Le nuage rouge, par exemple.

L’aspect de l’œuvre qui a le plus retenu mon attention est certainement celui de la rêverie et la mise en mots du trajet imaginaire que la lecture permet. Parmi ses quatre livres « élémentaires », celui qui m’a le plus frappé, et que j’ai relu depuis, c’était L’eau et les rêves. Je me suis toujours souvenu de cette formule : « l’eau, c’est de la femme dissoute ». Magnifique. Mais je crois que ces livres sont d’égale valeur ; chacun va simplement vers l’élément qui lui correspond le mieux : pour moi, c’est l’eau, et dans une mesure à peu près égale, l’air. Mais la terre et le feu ne m’attirent pas vraiment.

Sur la portée présente de cette œuvre, je ne sais pas si la structuration de l’imaginaire à partir des quatre éléments tient encore vraiment la route, sinon en imagination, justement. Mais me semble rester vrai l’attrait particulier pour telle ou telle matière ; cela doit tenir à des expériences profondes de l’enfance qui ont fixé individuellement en mémoire des attractions/répulsions particulières. Je crois aussi que reste actuelle sa défense de la rêverie, à partir de sensations ou de lectures, surtout dans notre environnement saturé de technologie. Dans mes poèmes, je rêve peu, mais il y a bien un lien très profond avec la nature, le jardin. Je peux rester longtemps à regarder la glycine ou le lilas. Et ce n’est pas une contemplation esthétique comme celle que je pourrais avoir devant un tableau. Il s’agit plutôt d’une profonde communion avec la vie végétale. En ce moment par exemple, c’est l’hiver, mais il y a le camélia blanc dehors, et dans cette pièce où je travaille, le laurier-rose rentré jusqu’au printemps, et quatre jacinthes bleues données par un amie. Il me suffit de regarder un peu durablement ce bleu pour que se produise comme un apaisement intérieur. Cette expérience minime est-elle d’ordre bachelardien ? Je ne sais pas. Mais ce calme me paraît assez proche de celui que l’on ressent en lisant La flamme d’une chandelle.



Antoine Emaz

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8 juillet 2010
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