Alain Subilia | To be a carillonneur 5

Où l’on voit un étrange chœur de vieillards s’emparer de la mémoire…


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             — C’est que vous voyez… Pour faire un pont… À ce moment-là me revient en mémoire une comptine enfantine et un groupe de pauvres vieillards rieurs édentés qui se donnent la main au bord de la mort.




             Ils tirent au sort. Deux joueurs en pouffant se détachent du groupe. Ce seront eux qui feront le pont. Ils se tiennent les mains, face à face, et lèvent les bras.

             Un joueur sérieux comme un pape s’écarte, entre dans le campanile tout près, saisit une corde dans sa main et la tire. Le marteau vient frapper une cloche.

             Et sous les bras levés des deux joueurs hilares passent en ronde les autres joueurs chantant à gorge déployée.

             « Passez pompons les carillons… »




             — La succession des paysages crée un labyrinthe… Vous croyez tenir un fil mais au fur et à mesure que vous avancez vous vous apercevez que le fil est plus emmêlé que vous ne le pensiez et que vous n’arriverez jamais au bout et que vous tenez dans vos mains d’innombrables fils et puis vous vous rendez compte que le fil vient à manquer et que vous êtes vous-même une ombre qui tient l’ombre d’un fil…




             « Les portes sont ouvertes… »

             Le vieillard carillonneur tire sur une autre corde et le marteau frappe une autre cloche.

             « Passe passera... Passe passera pas... »

             Le vent souffle dans les cheveux rares des vieillards qui courent et se précipitent pour ne pas être attrapés et rient rient rient. Tant que la phrase fatidique n’est pas prononcée.




             — Quelle est la clef du mystère… ? Demandez le programme… N’hésitez pas… Car ce qui est partiel peut se comprendre même s’il ne comporte pas sa plus grande élongation et la possibilité d’un tel dispositif a été particulièrement prise en compte… Une flèche vous indique sa position intégrée dans la partie basse du moteur et bien que cette lacune soit l’œuvre d’un automate elle n’en parle pas moins son langage particulier digne d’intérêt…




             Le vieillard carillonneur actionne à présent les battants de toutes les cloches en tirant sur toutes les cordes.

             Et le chœur des vieillards se déplace sous le pont en dansant un sirtaki.

             Un autre joueur sérieux comme un pape s’écarte, entre dans le campanile et ressort avec un orgue hydraulique sur lequel il s’essaie en plein air.




             — Un grand carré de sable se déroule sous nos pieds… La chenille infinie se faufile par le trou de la serrure et disparaît à tout jamais… Le renard ancestral qui vous fixe du regard passe dans le carré de sable et y inscrit ses traces…




             À présent les cloches accordées à leurs différentes fréquences émettent chacune leur son propre dans une sonnerie à la volée. La chambre intérieure des cloches avec ses multiples parois réverbérantes bénéficie d’un grand écho répondant ainsi aux plus hautes exigences quant à la qualité du système de transmission.

             Les mélomanes dans la campagne peuvent constater la qualité de l’instrument. Toute la terre tremble tandis qu’un gigantesque bourdon grésillant plane au-dessus d’elle agitant le ciel dans des convulsions frénétiques et j’entends de petites clochettes extrêmement discrètes même secrètes s’ouvrant et tintinnabulant très légèrement dans les champs.




             — La mystérieuse salamandre décachette la missive reçue en temps voulu… L’instant mis en joue tend sa joue pour recevoir le souffle du dromadaire inspiré… Attention… Avant que tout ne se transforme sous vos yeux… Ne clignez pas des yeux…




             « Passe passera… Le dernier le dernier… Passe passera… Le dernier y restera… »

             C’est maintenant dans des hurlements et des tressautements que la sarabande des vieillards échevelés file à toute allure sous le pont en chantant. Leurs bouches se déforment. Tant que la phrase fatidique n’est pas prononcée.

             « Passe passera… Le dernier qui ce sera ? »




             (Depuis tout à l’heure l’auteur debout sur l’estrade dans le silence.)

             — Les mots qui sortent de ma bouche sont peu clairs… Les liens entre mes phrases ne se font pas logiquement… Je m’arrête parfois inexplicablement sur certains mots ou tourne exagérément autour de certaines phrases… Comme si je tournais exagérément autour de ma maison… Ou comme si je pensais qu’à force de tourner autour de ces phrases et ces mots comme si c’était ma maison ils se révéleraient de plus en plus infinis…




             À ce moment-là les deux vieillards édentés qui faisaient le pont près du campanile entrent dans le fond de l’amphithéâtre, s’approchent de moi et se donnant les mains face à face ils soulèvent leurs bras.

             « Passez pompons les carillons… Les portes sont fermées… À clef… Bouclé… »

             Et le pont s’abaisse sur moi, ils me demandent quel est le mot de passe ? Dis-nous quel est le mot de passe ?




             Les lumières s’éteignent une à une. Il commence à faire nuit. J’abrège en fait là mon explication. La coupole de l’amphithéâtre s’ouvre alors au jour naturel. Je découvre le promontoire non loin de là dans cette belle lumière de fin du jour et je vois là-haut sur la terrasse une silhouette cachée qui a suivi toute mon agitation et qui me regarde.

18 mai 2010