Dominique Dussidour | La maison du jugement et sa figure

Sans la maison 15 en ligne 4 les maisons des trois lignes précédentes – mères et filles, nièces, témoins – se tasseraient les unes sur les autres, ne formant bientôt plus qu’un vaste champ de gravats.


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             La maison 15

Les deux témoins et la maison du jugement.


Dans la maison du jugement, il n’est pas question de justice mais de justesse. Il y est question de la faculté qu’a l’entendement (ou n’a pas – selon les sujets) d’intégrer ce qui a été et ce qui sera, de développer une vision globale de l’occupation du temps et de l’espace.
Le jugement est une lecture, une interprétation du tirage géomantique.

Selon une liaison d’ordre narratif qui ne chercherait pas à conclure mais à tresser attendus et inattendus, la maison du jugement offre une pierre d’angle à la syntaxe générale du thème.

Tombée de la terre haute, ayant traversé le ciel jusque dans la maison 1, la figure descend par les maisons 9 et 13, s’enroule en boucle autour de la maison 15 avant de remonter par les maisons 14 et 12 vers la maison 8.

Dit autrement : la question de la maison 1 – que peut-on connaître de la terre basse ? - tombe sur chacun et se boucle autour de la maison de la résolution, sans s’y reposer longtemps : elle doit maintenant remonter prestement et voir comment on répond en maison 8 : ce que peut connaître un être destiné à mourir.

La maison 15 porte le courant qui charrie dans son flot billes d’agate et bombes au phosphore, chariot en bois et voiture de sport, langes et suaire.
Elle récapitule sans craindre répétitions ni contradictions.

Elle procède des quatorze maisons précédentes. Elle semblait leur destination, elle se révèle leur fondement. Elle établissait à rebours, elle se montre prédictive.

On peut s’y retourner de haut en bas, y faire le poirier, la chauve-souris, le trapéziste suspendu par un pied.

On peut y lire en appui sur la tête – mais a-t-on bien renversé le texte ou faisait-on semblant ?

Et marcher : sur la tête aussi ?
Était-on bien chapeauté ou a-t-on avancé crâne nu ?




             La figure dans la maison 15

             Étant donné les figures 13 et 14, alors la figure 15…
             À quelle lecture de la maison du jugement la figure qu’elle accueille incite-t-elle ?




             Via, le Chemin, ressortit de l’éclat lunaire à son dernier croissant avant absorption par les ténèbres. Il résout le Témoin contre et le Témoin pour, Puer le Jeune garçon qui n’a que du ventre et Albus la Blancheur mate qui en manque. Ces figures nous sont connues, nous les avons déjà rencontrées : nous avons entendu le Jeune garçon en maison 13 appeler à l’aide la mère de la maison 2 ; nous avons vu la Blancheur mate de la maison 14 appeler à l’aide la nièce de la maison 10.
             Quant à Via, il a occupé la maison 4, la dernière des maisons mères, et la maison 8, la dernière des maisons nièces, avant de se faufiler jusque dans la maison du jugement.
             D’elles, que dévoile-t-il ?

             Via est une surface transparente si fragile qu’elle se déchirerait s’il prenait au général l’idée d’y rédiger ses carnets intimes. (Un conseil : qu’il y préfère les feuilles de papier à cigarette, plus résistantes qu’il n’y paraît.)

             On voit tout à travers Via.
             Est-ce à dire qu’on ne voit rien ?
             Certainement pas, la remarque est intempestive. Voir tout n’est pas ne rien voir, pas plus que ne rien comprendre n’est comprendre tout, etc. Je vous laisse poursuivre avec du gros plomb le simplisme de telles oppositions, en géomancie on ne danse pas sur ces refrains-là.

             Les traces du général relevées dans Paris depuis quelques semaines n’indiquent de sa part aucun plan de route, aucun itinéraire. Il va désormais le nez au vent selon des errances-partout qui reposent sur l’espoir, vain sans doute, de glisser entre les gouttes, je veux dire : entre les pierres géomantiques.

             D’accord mais qu’en est-il des dévoilements ?
             C’est ce dont je parle : Via occupe à peine la maison 15.
             Le récit y vagabonde à découvert.

             Laissez-moi vous raconter…

             Ce matin-là le général n’arrive pas à identifier la forme incertaine de pensée à laquelle il fait face.
             Une idée peut-être ?
             Non.
             Un projet ?
             Pas davantage. Quelque chose de l’ordre de la gêne, du souci passager.

             La forme incertaine se tient dans son crâne, un peu déhanchée, comme si elle balançait d’un pied sur l’autre.
             De quoi est-il question ? se demande-t-il.
             Oh, mais c’est une hypothèse !
             Est-elle née pendant son sommeil ou remet-elle au jour une hypothèse ancienne ?
             Est-elle une hypothèse de déplacement, de départ, d’abandon ? une hypothèse de solitude ou son contraire : de rencontre ?
             Elle est encore assez loin, elle ne le touche pas encore.

             Ce sera à lui de faire le premier pas, il le sait.
             Une hypothèse qui se présente après tant d’années, c’est quelque chose !
             À moins que ce ne soit une hypothèse de terre haute qu’il aura oubliée, qui sera restée à l’attendre et maintenant lui fait signe.

             Il a consacré une bonne partie des quatorze maisons à la carrière militaire et ses déclinaisons dociles : sièges, cantonnements, campagnes, décorations, pertes inévitables, application des règlements. À quoi ajouter, au civil, amours, affections et leurs blessures. Soins aux ascendances et aux descendances. Coups de tête, de feu, de folie. Décisions à rebrousse-poil, contrefeux, délitements. Parades intimes, défaites publiques.
             En résumé, une existence ordinaire.
             Il y a longtemps qu’il n’avait pas revu une hypothèse, surtout une hypothèse qui s’adresse à lui. La dernière fois c’était à… Non, c’est trop loin, il ne se souvient plus. C’est dire si elle a de la chance qu’il l’ait identifiée comme telle, fanfaronne-t-il alors.

             Elle l’observe en train d’agiter ses soliloques.
             Psitt psitt…
             mais elle ne lèvera pas le petit doigt.

             Son regard à lui est fixe. Il pense à Albus dans la maison de la mort : tout cela devait-il finir par cette traversée de justesse, presque subreptice, de la maison du jugement ?
             Il pense à ces boulevards du 14e arrondissement qu’il connaît, qu’il a souvent montés et descendus sans y porter attention, sur lesquels il avait taillé tant de possibles… il regarde la tour, les immeubles bâtis autour du cimetière… il sourit en évoquant ce jeune homme à l’air rêveur qui s’est pris d’affection pour lui, Instin sans H, ces feuilletonistes qui, depuis, le visitent et lui apportent qui quatre cerises dans un mouchoir à carreaux, qui une phrase c’en est fait ; quelque chose d’horrible va rentrer dans la cage du temps… brr…
enfin…

             quoi qu’il en soit, rien qui le conduise à elle

             quelques pas seulement l’en séparent…
             ce matin
             c’est un monde à franchir
             comment rejoint-on une hypothèse ?

18 mai 2010