Tombola

En 1995, une série d’auteurs, dont Jean Échenoz, Charles Juliet, Guy Walter, interviennent à la demande de la Communauté Urbaine de Lyon (merci à Véronique Giorgiutti) pour écrire un texte à partir d’un lieu urbain précis en mutation. À Saint-Fons, interviennent François Bon et Patrick Cahuzac, avec Quelque part sur la terre, sur la place des Palabres, et Demain c’est tombola  : mise en ligne parallèle de deux approches de la ville. Ces textes ont été publiés en novembre 1997 aux éditions Stock dans un livre collectif.





On sait que le gosse aimerait le dire à tous ceux qui passent sur le trottoir, revenant du Bar du Centre ou s’y rendant, avec leurs jambes valides, leurs pieds valides, à tous, arpenteurs des rues de Saint-Fons, il aimerait bien le dire ce mot d’entrez, entrez à la Pension des Platanes, buvez un verre et réchauffez-vous ! C’est qu’il aimerait ça, lui, voir ça, les foules saint-foniardes rassemblées et courant, Nationale 7, vers la Pension des Platanes, pour s’offrir avec leur argent frais, un verre après l’autre et un autre encore, tant et si bien qu’il ne suffirait pas à Mamidou de ses deux mains, mais trois, mais quatre, pour abreuver le monde. Sans parler des billets de tombola. La caisse remplie de Mamidou, et non pas vide. On sait qu’il aimerait voir ça aussi bien que nous tandis qu’il baigne dans le soleil de midi en hiver, là-bas, près du pas de la porte avec les deux platanes.

Il s’agit de composer un ensemble urbain, constitué par la place des Quatre-Chemins et la place Roger Salengro reliées par la rue Charles Plasse, bien identifié, cohérent et représentatif de la centralité communale. Cet espace devra favoriser la diversité des usages sociaux, la convivialité et l’appropriation par l’ensemble des habitants de la ville.

Depuis une heure, il est assis là, tout emmitouflé dans son vieux manteau bleu, à l’endroit où nous l’avons déposé. Il a un verre devant lui, sur la table.
C’est à nous de faire ce travail-là, après que Mamidou est allée dans sa chambre pour l’habiller, de le porter hors de la chambre, de le descendre ensuite près des deux arbres, s’il fait beau. De le laisser à côté du comptoir. S’il pleut. C’est un travail qui ne nous pèse pas.

Dans le soleil froid, le gosse aujourd’hui s’agite plus que d’habitude. Tout à l’heure, il a crié "À la confiance, chausseur conseil pour tous !". Le nom du magasin qui se trouve en face de nous. Comme ça, sans raison. On n’a pas bien compris ce qu’il voulait dire, en criant ça. On a tremblé un peu mais ça n’était pas visible. Mamidou est allée voir, près des deux arbres. Le gosse a demandé une cigarette.

C’est notre dernier arrivé à la pension. Pension des Platanes. Saint-Fons. Vallée de la Chimie. Il doit avoir vingt ans à peu près. C’est écrit sur son visage encore ferme, encore beau. Ici, on l’aime tous comme un fils.
Il y a six mois, quelqu’un est entré dans la pension. Il disait qu’il avait parcouru Saint-Fons de long en large. Il n’avait pas trouvé de chambre où dormir. Il avait bien traversé le pont de Rhône-Poulenc, sur les rails, et laissé à droite le chemin de Saint-Gobain et le MIFI, comme dit le panneau planté là. Laissés à droite aussi le bâtiment de Vanilline extra pure et la gare des voyageurs. C’est vers la place de la mairie qu’il avait marché, la rue Plasse, rue de la place, tant on ne sait si c’est place ou rue qu’il faut dire, avec son drapeau français. Il avait évité les camions fous qui se jettent dans la Nationale 7 en prenant leur élan le long de la rue Plasse, justement, où se trouvaient un hôtel de ville, oui, un hôtel de police, oui encore, un hôtel pour les livres et un hôtel pour le Seigneur. Il avait vu tout ça mais un hôtel pour dormir ?

En allant vers le carrefour, il avait remarqué les boutiques à vendre, à louer, déjà badigeonnées de blanc, le terrain vague avec son grand panneau annonçant les futurs Balcons d’Alice, le bâtiment du coin, aussi, qu’on va détruire. Il n’avait pas voulu entrer chez les flics, tout de même, pour avoir un lit et l’église sur la place Plasse était fermée à clef. Un mot à lui, ça, place Plasse. Au lieu de place Salengro.

La Nationale 7, après le Carrefour des Quatre-Chemins, remonte vers le périphérique de Lyon. C’est par là qu’il avait pris, avant de revenir sur ses pas, par là, aussi, qu’il avait entendu dire "les Clochettes, c’est l’enfer", dans son dos.

Enfin, à cette femme au visage rouge sortant de chez le vendeur de journaux, il avait demandé si elle connaissait un hôtel à Saint-Fons. C’est extraordinaire, avait-il dit.

Elle avait répondu que non. A sa connaissance, il n’y en avait pas. Peut-être fallait-il qu’il entre dans Lyon. Au-delà du périphérique, devant le porche de l’hôpital psychiatrique, croyait-elle se rappeler. Mais à Saint-Fons. Non.
Le gosse n’avait pas voulu écouter la femme au visage rouge. Il avait continué de chercher, avec son sac au bout du bras. Seulement, il commençait à sentir la fatigue.

Après deux heures de marche en rond, il avait aperçu la pension, derrière les deux platanes, à cent mètres du carrefour pourtant, comme un petit café avec l’inscription chambres à louer toute passée sur le mur noir. C’était lui.
La place Roger Salengro devra participer à la centralité communale en étant complémentaire des autres espaces publics majeurs de la ville. Pour ce faire, la notion et la perception de la centralité, essentiellement axée sur le commerce aujourd’hui en déclin, devront être orientées sur d’autres référents.

Notre gosse de vingt ans qui arrivait de Pau, en Béarn. Il disait qu’il allait travailler sur la zone transitaire n°3 de l’usine Rhône-Poulenc, là-bas, de l’autre côté du pont. Ce n’était pas un travail trop difficile. On connaissait bien les zones transitaires, à la Pension des Platanes. Mamidou n’avait pas voulu lui donner tout de suite cette chambre qu’il demandait pourtant. La seule chambre libre était en travaux, mais il a dit que vraiment, ça ne faisait rien. Alors, Mamidou est montée avec lui. Il manquait une vitre à la fenêtre de la chambre. Le gosse croyait que, simplement, la fenêtre était ouverte. Mais non. Pourtant, une heure plus tard, le fils de Mamidou est monté poser quelque chose comme une nouvelle fenêtre dans la chambre. Le gosse a remercié.

Là-haut, il y a la table et le lit avec ses draps de Nylon jaune pareils aux nôtres. De sa fenêtre, il peut voir les hautes cheminées de l’usine Rhône-Poulenc.

Le travail l’a pris. On le voyait le soir pour le souper que Mamidou nous préparait. Il aimait raconter ses journées dans la zone transitaire de l’usine Rhône-Poulenc et, souvent, le gosse, après souper, allait marcher dans les rues vides de Saint-Fons, jusqu’au pont sur les rails. Il aimait bien regarder l’usine tout illuminée, la nuit, et les trains.

Mais après trois mois, il y eut ces premières difficultés à poser le pied droit sur le sol. Des aiguilles dans le pied, disait-il. Les médecins du travail n’ont rien vu. Même, un rapport des médecins du travail qualifiait notre dernier arrivé de beau simulateur.

Ensuite, il y eut les blâmes et la faute grave de ne pas marcher droit sur les passerelles de la zone transitaire n°3.

Voilà.

On le renvoya chez nous, à la pension, en fourgonnette bleue. Le gosse boitait quand il passa la porte. C’était avant le commencement de la métamorphose du pied. Là-bas, ils ne voulaient plus de lui.
Nous, si. Mamidou la première qui le prit dans ses bras, qui monta, un peu plus tard, le souper dans la chambre du gosse. On ne comprenait pas ce qu’il avait au pied. Le médecin de la place Salengro non plus ne devinait pas ce que c’était cette maladie. Il ordonna des examens à l’hôpital de Lyon. Le gosse paya avec ce qu’il avait d’argent.

Maintenant que le médecin ne vient plus, on a tous, ici, le loisir de contempler ce pied rouge, crevassé, où les ongles ont presque disparu. On dirait un visage, tandis que le visage du gosse est depuis longtemps creusé par la douleur de ne plus pouvoir arpenter les passerelles de le zone transitaire n°3.

La place des Quatre-Chemins sera traitée en espace de flux piétons, dégagé de tout obstacle, n’autorisant pas d’appropriation par un groupe social, tout en ménageant la possibilité de brèves rencontres et de discussions informelles à l’écart des circulations.

Par instants, le gosse regarde à l’intérieur de la pension où sont accoudés les trois hommes au comptoir de Mamidou. Pas un seul ici qui possède un travail mais on parle entre nous. Des uns, des autres. On se donne ce qu’on a. Mamidou, elle, derrière ses lunettes épaisses, donne sa gentillesse avec les verres qu’elle sert. A Fred. A Louis. Et, par instants, non, au contraire, c’est vers les passants du trottoir qu’il se tourne.

Alors, dans son œil à lui, il doit y avoir la lueur maligne d’un enfant voulant faire croire qu’il s’en passe de belles, Pension des Platanes. Il doit sourire à tous ceux qui passent et c’est un néon jaune et bleu, piqué d’un peu de rouge, qu’il aimerait avoir à la place des yeux. Sa publicité à lui. Pour qu’ils entrent.

Car si ils entrent, c’est fait. Ils boivent leur verre de blanc et voilà qu’ils ne peuvent pas résister au visage de Mamidou quand il s’ouvre pour dire, ici, demain, c’est tombola. Mamidou sait montrer le sourire qu’il faut pour ça.
Alors, ils donnent la pièce de dix et ils peuvent bien espérer, avec le billet qu’ils tiennent, emporter une carte postale avec le Sacré Cœur ou un morceau de coquille d’huître. Si ça leur chante. Qu’ils déposeront sur toutes les tables misérables du monde, parmi les vieux trophées des tombola passées. Pension des Platanes. Saint-Fons. Vallée radieuse de la Chimie. Comme ils disent.

Sur l’îlot des platanes, le concepteur sera appelé à faire des propositions de principes d’organisation du bâti et des espaces compris dans la deuxième tranche qui permettent de composer un espace public, la future place des Quatre-chemins, à la jonction des deux trames qui ne soit pas un espace résiduel entre les constructions, mais qui réunisse toutes les composantes d’une véritable place publique (forme et dimensions identifiées, effet produit harmonieux,Ø)

Mais on est seuls encore autour de Mamidou qui fait tourner la roue qui grince un peu. Il y a longtemps qu’on ne l’a pas fait marcher, dit-elle. Et déjà, Mamidou se mord la langue pour avoir dit marcher tandis que le gosse ne pose plus jamais le pied droit sur la terre.

On se regarde. On ne sait pas quoi dire à Mamidou sinon que le gosse n’a pas entendu.

Il est là-bas, dehors, dans le soleil d’hiver, avec son pied bandé qui repose, sur lequel on s’est tous penchés cent fois. L’hôpital ne veut pas de ce pied rouge, enflé, qui ne peut plus toucher la terre sans lancer dans la jambe des douleurs qui renversent.

Notre gosse n’a plus d’argent.

Mais il ne doit pas savoir pour qui tournera la roue de la tombola, demain. C’est notre secret à nous, les hommes valides de la pension, notre lamentable secret qui nous fait parler bas et sourire si piteusement, près du comptoir.

Le concepteur tentera également d’exprimer l’identité et l’histoire de la commune en s’appuyant notamment sur l’intégration de monuments comme la "croix de Saint-Fons" et une éventuelle oeuvre d’art associée à une fontaine.

On ne prépare pas les armes. On ne demande pas justice pour tous les hommes bientôt sans pieds. Mais on graisse le cœur de l’axe sur lequel va cette roue car on ne voudrait pas entendre le grincement, non, on ne voudrait pas entendre ça le jour venu où ça tournera car le grincement pourrait avoir sur notre bonne volonté l’effet le plus néfaste et notre bonne volonté devenir soudain volonté mauvaise et notre tombola pour le gosse devenir soudain le tombeau de ceux-là même qui croient pouvoir nous enterrer vivants.

Par souci de complémentarité avec la place des Quatre-Chemins, dédiée aux flux et aux commerces, la place Salengro devra offrir davantage de possibilités de repos et de calme, tout en permettant les rencontres entre personnes de milieux culturels et sociaux différents.