Je te nous aime

On est là dans une salle d’attente à s’ennuyer un peu - les revues sur la table qui racontent un monde sans pudeur dont on supporte de moins en moins l’étriqué. On ouvre le sac à main et c’est le livre acheté au Marché de la poésie de Paris, un peu oublié dans le désordre du contenu, qui revient à la surface du jour : Je te nous aime d’Albane Gellé dont on avait lu d’autres textes avec plaisir et celui-là, dès les premières phrases qui vous saisit. Des images qui prennent possession. C’est cérébral, c’est physique. La salle d’attente s’éloigne ainsi que les revues avec leur monde réduit à la rumeur.
La sensation aussi d’avoir entre les mains du bel ouvrage, les éditions Cheyne qui fabriquent des livres qui ont de la tenue.
Donc, je lis de la poésie dans une salle avec les gens serrés autour d’une table basse et l’attente molle de son tour à venir.

Deux personnages pourrait-on dire : il et elle. Un couple ? Père et fille ? Amante et amant ? On hésite et puis qu’importe. Un homme, une femme avec leur face à face, leur côte à côte. Elle qui semble grandir dans l’avancée du texte avec une solide obstination :

elle
a commencé par enlever le couvercle
et puis tout doucement elle
est sortie de son bocal

Chaque mot en sa place qui ancre l’imprécis des corps dans le réel. Ce qui dans l’instant d’une relation ne s’incarne pas de suite, mais se joue pourtant maintenant. Il qui semble retenir une colère et tout ce qui ne doit pas se dire lorsqu’on est un homme :

il
crache du feu avale des sabres
n’a même pas mal allongé sur ses
morceaux de verre. A elle il parle,
presque il pourrait pleurer

La distance entre ces deux-là se transforme sans que l’on sache toujours si cela se creuse ou se rapproche. Une écriture légère avec des mots vissés au sol des jours. Au fur et à mesure de la lecture, la salle d’attente se rétrécit comme un trait d’eau à marée basse, avec elle et il debout devant, dans le tremblant de la lumière. Et l’on est heureux que le reste du monde soit en retard avec la surprise de s’entendre lire à voix haute certains passages. Rien de trop grave puisqu’on attend le médecin.

Le livre se finit et déjà on retourne à la première page pour plonger encore dans l’étirement de cette relation, c’est elle qui raconte. On ne veut pas les quitter, on en veut encore :

elle
sait que leurs enfances se dresseront
encore pour leur barrer la route.
Elle voudrait bien voir ça.

il
la nuit garde un œil ouvert (on
ne sait jamais d’où viennent les
dangers).

Puis une porte s’ouvre et la voix dit c’est à vous, on ne réagit pas de suite, il faut du temps pour que le paysage du livre se retire : oui, bien sûr, c’est à moi. On a mieux compris qui sont elle et il, mais pour l’heure, on tient à le garder pour soi.

Je te nous aime - Cheyne éditions

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Fabienne Swiatly - 28 août 2010