Nos yeux maudits

Deuxième volet de la trilogie de David M. Thomas.


Un an après la parution d’ Un plat de sang andalou, qui décrivait l’âpre quotidien, entre 1936 et 1939, durant la guerre d’Espagne, d’un groupe formé de combattants des brigades internationales basées à Almeria, David M. Thomas livre le deuxième volet de sa trilogie.
On y retrouve, des années plus tard, quelques uns des survivants du groupe. Tous ont trouvé refuge à Dublin, « dans cette Irlande restée neutre pendant que l’Europe se déchire ».

« Cinq ans qu’on ne fout rien, qu’on attend des nouvelles de Marco et de sa bien-aimée Rosalia, qu’on moisit dans des boulots ennuyeux, qu’on n’arrête pas de penser à l’Espagne ».

Le narrateur est celui qui intervenait déjà dans le premier livre. Gallois, fils de docker, revenu d’Espagne comme les autres, à bord d’un bateau volé aux anglais par un dénommé Macphillemy, un « caméléon de républicain irlandais, ancien vice-consul de Sa Majesté britannique à Carthagène » et à présent délégué irlandais à la Croix rouge. C’est à ce titre qu’il sillonne les pays en guerre et qu’il vient de retrouver la trace de Marco, dont on n’avait plus de nouvelles.

« Marco est mort, hein, lui dit Solena, ça se lit sur ton visage. »
« Mort, non », répond-il les yeux baissés. « Pire que ça ».
« Tu l’as vu alors ? », demande encore Solena.
« Oui, je l’ai vu. »
« Où, précisément ? » demande Dartmann.
« A Mauthausen », dit Macphillemy.
« C’est où ça ? », je demande.
« Non, me dit Macphillemy, l’index redressé, mieux vaut demander : c’est quoi ça ? »
« Alors, c’est quoi, ça ? »
« Mauthausen, mes chers, c’est mille fois mille enfers. »

Cette rencontre, à l’heure de midi, un jour de 1944 à Dublin, va sceller le destin d’une équipe restreinte (ils ne sont que quatre, et tous ne s’en sortiront pas) qui décide de quitter l’île pour s’enfoncer, traversant la France, la Suisse, l’Autriche, entre fleuves et montagnes, si possible en dehors des zones de combats intenses, de façon à libérer celui qu’ils ont jadis omis d’attendre.

L’épopée sera rude. Vive, cruelle, humaine, inhumaine. Retranscrite en détail grâce au rythme et au dynamisme que David M. Thomas sait insuffler à son texte. Passant aisément d’une langue l’autre, faisant alterner dialogues et descriptions, collant au cadre historique, multipliant les références, préférant la suggestion à la démonstration, il parvient à relater avec fougue les rebondissements de ce périple hors norme en transmettant les divers changements d’état d’esprit, la variation des émotions, le courage, la faiblesse momentanée ou l’abattement de chacun de ses personnages. Cette force d’écriture lui permet de sonder l’un des épisodes les plus tragiques de l’histoire récente en y portant une lumière crue. Il le fait en n’oubliant jamais de poser une nécessaire réflexion politique sur ce qu’il donne à lire et en s’attachant à rendre efficace une narration qui s’affirme – l’extrême mobilité du groupe l’exige – bien plus ample que dans son premier roman.


David M. Thomas : Nos yeux maudits, éditions Quidam.


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Jacques Josse - 31 août 2010