Metaleurop, paroles ouvrières

Parmi les conflits sociaux qui ont secoué l’actualité (ils la secouent, et s’en vont, courte mémoire du monde), la complexité du "cas" Metaleurop : un groupe en parfaite santé financière, mais des tripatouillages d’argent. Un site malsain, ne respectant pas les normes environnementales, mais des centaines de familles jetées brusquement hors de la dignité...
Frédéric Fajardie, invité par les ouvriers, s’est rendu à Noyelles-Godault, s’est installé salle des mariages, et a noté leurs récits. Cela fait un "Mille et une Nuits" digne et sobre, où circulent de façon sous-sous-jacente toutes les résonances, tous les enjeux de ces fractures dans le tissu précaire de notre société.
Ci-dessous, un court extrait de la postface de Fajardie, ajoutant peut-être un autre niveau à cette complexité, quant au statut même de notre intervention d’artiste
Ces documents sont trop rares : cela résonne avec Perte d’emploi, perte de soi de Danièle Linhart, avec Violences urbaines, violence sociale de Beaud et Pialoux, avec Les derniers jours de la classe ouvrière d’Aurélie Filippetti, et Ouvrière de Franck Magloire - ou, plus tôt, les classiques que sont L’Excès-L’usine de Leslie Kaplan, Mémoires de l’Enclave de Jean-Paul Goux, ou La Boîte de François Salvaing. Moi-même, avec Daewoo, j’espère m’inscrire dans ce dialogue.

J’ai fait ma carrière à Penarroya.
Et deux de mes enfants travaillaient à Pennaroya. Il y a neuf ans, celui qui travaillait au service informatique a refusé d’être vendu comme de la viande quand ils ont vendu le service. C’est-à-dire qu’avant, on reclassait dans l’usine mais après... Il y en a un troisième qui est venu aussi à Penarroya. Ils m’ont pas prévenu qu’ils venaient travailler aussi.
Moi j’ai travaillé à l’entretien, puis à la sécurité. Fallait que j’intervienne sur les coups durs à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Le pire, c’était aux acides. Un jour, j’ai été éclaboussé, le pantalon est parti en fumée, vraiment, plus rien sur moi. Et puis quand je cherchais la fuite en haut des cuves, il y avait les nuages de gaz toxique. J’ai 66% d’incapacité. C’est une maladie professionnelle, bien sûr, mais pas officiellement, hélas. J’aimais bien Penarroya, quand même. C’est curieux, mais on peut avoir du respect pour une boîte.
Manu, 74 ans, marié, quatre enfants, service de sécurité.
Là-bas, le siège avec en chiffres de céramique blanche sur fond bleu la date de ma fondation : 1894. Quelques arbres poussés on ne sait comment, un peu ridicules entre le gigantisme des châteaux d’eau, de la tour à plomb de chasses et des cheminées des fours. La cantine, long bâtiment plat, siège des assemblées générales, des cafés à vingt centimes et des sandwichs à prix coûtant servis par des femmes toujours souriantes, quelle que soit l’issue des combats. Des fammes qui avaient accroché une banderole derrière le comptoir : "Courage, les mecs, les femmes sont avec vous !" La seule banderole du site où l’on pouvait voir, peinte en bleu, une petite fleur.
L’espace est hachuré de voies ferrées qui ne mènent plus nulle part, et les wagons abandonnés comme pour une alerte aérienne semblent des proies faciles pour la rouille du temps qui passe lors de lendemains incertains. Les prédateurs, tous ces requins de la finance qui précèdent les vautours dépeçage avec la complicité des chacals des médias, ont gagné. Le capitalisme "mondialisé" triomphe, et la barbarie avec lui, tandis que nos élites, loudement absentes, nous parlent toujours d’ailleurs, loin, très loin...


(Frédéric H. Fajardie, extrait de la préface.)

Six mois que je viens ici. Mais le livre est achevé. On s’est promis des trucs, de se revoir, tout cela. Bien sûr, on le fera, on organisera une grande fête pour la sortie de ce livre, certains se moqueront de mon eau minérale, je répondrai comme d’habitude que je n’aime pas la bière. On déconnera en mangeant des frites. Mario ou un autre me redira peut-être sans malice ce truc que j’avais trouvé involontairement irrésistible de drôlerie : "Finalement, c’est plutôt humain, un écrivain." À mon avis, les gars, faut pas généraliser : rien n’est moins sûr !
Il y aura des chansons, certainement, et les femmes seront belles, comme toujours. Oui, toujours plus belles puisque ce sont des lutteuses.
Pourtant, déjà, ce n’est plus tout à fait comme avant. C’est très moche, de vieillir, on y croit moins. On a l’expérience des colos, des vacances en Bretagne, de la dernière année de fac avcec nos licences en poche, nos sourires à la sortie du petit couscous près de l’université, les promesses de ne pas se perdre de vue. Comme à l’armée, avant de passer pour la dernière fois la porte de la sinistre caserne et ce mot du deuxième classe Benhamar imitant un sous-off, bref, "une crevure d’engagé", comme nous les appelions entre nous : "On vous a à l’oeil, soldat Fajardie !" Et puis voilà, on se fait bouffer par la vie, ou la non-vie, affaire de point de vue.

Je vous dis ma nostalgie avec une certaine gêne, je n’aime pas trop les épanchements. Mais je me crois obligé à la plus grande franchise, parce que ce spleen doit sans doute faire partie de tout cela et que me taire serait tricher, vous empêcher, peut-être de tout saisir, les nuances, les non-dits, la fragilité des choses humaines. Cet état d’esprit dans lequel je fus précipité par les gens et les choses, je pense indispensable de vous en livrer le plus d’éléments qu’il m’est possible. J’ai vraiment fait de mon mieux. J’ai vécu des nuits fort courtes, mais je sais qu’un autre écrivain, par ses questions, sa sensibilité, son tempérament, aurait fait un tout autre livre.
Il est en effet probable que la vie va me séparer des salariés de Metaleurop. Mais si grâce à ce livre leur attitude fait école, si la dignité est restaurée sur tous les lieux de travail, si les acquis des victoires ouvrières des temps passés sont défendus, si la lutte est enfin comprise comme constitutive de tout être conscient, je crois que ceux de Metaleurop seront partout présents, comme si nous ne les avions jamais quittés.

© Frédéric H. Fajardie - 1001 Nuits.
Le site : www.fajardie.free.fr

François Bon - 31 août 2002