9/12. Sortez de ma tête, Rodrigo

Voilà pourquoi ils s’efforçaient de se recréer un univers et une personnalité. La science-fiction leur facilitait beaucoup la tâche.

Kurt Vonnegut, Abattoir 5

Au risque de paraître immodeste, je suis obligé de parler de moi pour évoquer votre livre, Rodrigo. La lecture de votre roman foisonnant et inventif a été tout à la fois un grand bonheur et une expérience étonnante. Comment dire ? Votre livre m’a enthousiasmé, presque étymologiquement : il m’a donné du souffle, de l’inspiration. Il m’a donné envie d’écrire. Mais, en même temps, Rodrigo, votre livre a détruit ce qu’il offrait, vous déployez dans ce roman un tel système de références et de lectures secrètes qu’il m’est venue une idée déplaisante : si un jour je devais écrire un roman inspiré par la science-fiction, je ne pourrais écrire que votre livre, Rodrigo. Celui-là et pas un autre, comme Pierre Ménard – un jour – a écrit le Quichotte. C’est troublant, ça me trouble. Je vais tenter de m’en expliquer.

Commençons par le bonheur de lecture : Le fond du Ciel [1] raconte l’histoire de deux hommes amoureux de la même femme, qui finira par vivre avec un troisième homme ; situation on ne peut plus classique, vue et revue. Vous ne vous en tenez pas à ce canevas élimé, vous l’enrichissez : l’histoire se passe aux États-unis, l’un des hommes - le narrateur - est Isaac Goldman, fils d’un rabbin qui deviendra fou. L’autre est le cousin avec qui il partagera une chambre dès l’internement de son père : Ezra Leventhal, un jeune homme passionné de science-fiction, qui deviendra l’un des inventeurs de la bombe atomique, et mènera pour le gouvernement diverses expériences classées « secret défense ». Du troisième homme, qui n’apparaît qu’en creux, je préfère n’en rien dire pour laisser des surprises au lecteur. Parce que votre livre regorge de surprises. Avançons : le roman s’ouvre par une curieuse injonction :

Où que tu sois, loin ou proche, si tu peux lire ce que j’écris en ce moment, s’il te plaît souvient-toi, souviens-toi de moi, souviens-toi de nous ainsi.

Injonction à la mémoire, Le fond du ciel propose une histoire qui va défier le temps, nous sommes tout à la fois englués dans la seconde guerre du Golfe et juste avant la découverte de la bombe atomique. Isaac Goldman a traversé un siècle et sa mémoire fait des bonds d’une époque à une autre. Et là, un premier trouble peut envahir le lecteur qui a quelques connaissances des classiques de la science-fiction : Isaac Goldman se souvient-il de sa vie, ou raconte-t-il une succession d’événements dont la causalité n’est pas linéaire ? Ce qui revient à se demander s’il a vécu sa vie de la naissance à la vieillesse ou s’il a vécu sa vie dans le désordre, par fragments détachés les uns des autres. Ce qui me renvoie immédiatement à la structure du roman Abattoir 5 de Kurt Vonnegut, où le héros, Billy Pilgim, vit sa vie de manière tout à fait décousue, revenant toujours à quelques nœuds capitaux comme le bombardement de Dresde ou sa captivité sur la planète Tralfamadore. Il y aurait d’ailleurs quelques points communs entre la femme aimée par Isaac Goldman dans Le fond du ciel et l’actrice aimée par Billy Pilgrim dans Abattoir 5, mais je passe.
Je reste un instant sur le roman de Vonnegut, que vous citez dans la post-face, Rodrigo. Le temps s’y déroule différemment : toute une vie est vécue dans un ordre a-chronologique. Je cite Vonnegut :

(…) l’histoire se déroulait ainsi sous les yeux de Billy :
Des avions américains transpercés de toutes parts, pleins de blessés et de cadavres décollent par l’arrière d’un aérodrome anglais. Au-dessus de la France, quelques chasseurs allemands rétrovolent dans leur direction, aspirant balles et éclats d’obus, les délogeant des appareils et des équipages. Même chose pour les zincs américains abattus qui s’élèvent à reculons et rejoignent l’escadrille.
La formation survole à contre-courant une ville allemande en flamme. Les bombardiers ouvrent leur trappe, déploient un magnétisme miraculeux qui réduit les incendies, les ramasse dans des cylindres d’acier et enfourne ceux-ci dans le ventre des coucous. Les gros cirages s’empilent régulièrement dans des râteliers. Au sol, les Allemands possèdent aussi des instruments prodigieux, de longs tubes d’acier. Ils s’en servent pour récupérer d’autres fragments arrachés aux hommes et aux avions. Les Américains comptent encore quelques blessés, et certains des bombardiers sont déglingués. Mais au-dessus de la France, les chasseurs allemands reparaissent et remettent tout et chacun à neuf.
Quand les bombardiers regagnent leur base, les cylindres d’acier sont ôtés des râteliers et réexpédiés aux États-unis où les usines tournent nuit et jour pour les démanteler et séparer les dangereux composants, les réduisant à l’état de minéraux. Il est émouvant de voir que le travail est surtout accompli par des femmes. Puis on envoie ces minéraux à des spécialistes, dans des régions lointaines. Il s’agit pour eux de les enfouir, de les dissimuler habilement, afin qu’ils ne puissent jamais plus nuire à personne.

Si je cite longuement Vonnegut, c’est pour bien faire comprendre cette idée partagée par les deux livres d’un temps relatif, dont le cours n’est pas linéaire. C’est aussi parce que lire Le fond du ciel m’a conduit à relire Abattoir 5, roman qui m’avait époustouflé lorsque je l’avais découvert, adolescent. Enfin, vous évoquez une planète lointaine Rodrigo (Urkh 24) qui ressemblerait peut-être à celle de Vonnegut (Tralfamadore). Mais cessons-là ce jeu des 7 différences, votre roman et celui de Vonnegut sont très dissemblables, il n’y a entre eux qu’un subtil réseau souterrain de références.

Et c’est là où je voulais en venir : la lecture du Fond du ciel m’a profondément déstabilisé, parce qu’elle fait appel à chaque instant à un système de références tellement intimes que j’ai fini par avoir l’impression d’une présence. La votre, Rodrigo. Comme si vous aviez tranquillement installé votre ordinateur dans un coin de ma cervelle.
Je passe sur les références les plus visibles : derrière l’évocation de Waren Wilbur Zack, n’importe quel lecteur de sf – même occasionnel - reconnaîtra Philipp K. Dick. De même que le métier de scénariste de Goldman est transparent (il écrit les épisodes d’une série télé nommée Star Bound qui dissimule à peine Star Trek), on reconnaît également facilement Howard Philipp Lovecraft derrière Phineas Elsinore Darlingskill, mais une question de pose : pourquoi vous amusez-vous à travestir les noms des auteurs auxquels vous rendez hommage ? Simple coquetterie d’écrivain ou nouvelle piste de réflexion à entrouvrir ?
N’ayant pas trop perdu certains réflexes d’ancien lecteur de science-fiction, j’en viens très vite à penser aux mondes parallèles, j’ai consacré un roman à ce sujet [2], le monde parallèle devenant - pour moi - l’expression tout à la fois d’un remords mais aussi une sorte de métaphore de l’écriture : une possible voie d’un roman en train de se faire.

Il y a cette scène – dans le Fond du ciel – où mon intuition prend corps : votre personnage, Goldman, fait une curieuse expérience :

Je rentre chez moi, vais dans la bibliothèque, tire n’importe quel livre d’un rayonnage, l’ouvre au hasard et lis : « Une hallucination n’est pas à proprement parler fabriquée à l’intérieur du cerveau, mais reçue par le cerveau comme n’importe quelle donnée sensitive "réelle". »
Je regarde la couverture. Je ne sais absolument pas qui est ce Philip K. Dick, mais ce qu’il écrit ressemble beaucoup à ce qu’écrivait Warren Wilbur Zack.

Là, Rodrigo, dans ce petit passage, tout à la fois vous confirmez ma présomption : nous sommes donc dans un univers parallèle, univers parfois perméable avec le notre puisqu’un livre de Dick vient de franchir la distance entre les mondes pour remplacer celui de Zack, mais – subtilement – vous introduisez du doute au sein même de la confirmation. Le passage que vous avez choisi de citer parle d’hallucination, et offre une nouvelle piste de lecture de votre ouvrage : tout pourrait être une gigantesque hallucination, exactement comme dans un roman de Philip K. Dick où la mémoire est un champ dévasté par les drogues et les psychoses, rendant la réalité bien poreuse et terriblement inquiétante.
La réalité, chez vous, Rodrigo, est indéfinissable : votre roman reste ancré dans le réel, mais joue au chat et à la souris avec lui, parfois dans un grand éclat de rire (ainsi - par exemple - l’apparition de George Clooney sert à contester son identité).

C’est plus loin que vous poussez le bouchon, Rodrigo, excusez-moi l’expression. Vos personnages condensent à eux quatre (les deux cousins, la femme qu’ils aiment et le troisième homme qu’elle épousera) une grande partie des auteurs de science-fiction du XX° siècle. Ils incarnent aussi certains scientifiques. Et l’un d’eux devient cet homme qui dit :

Ma famille est soudain devenue plus théorique que pratique. Une sorte de mobilier. Ma femme est morte du cancer, ma fille s’est suicidée en laissant une lettre pour m’expliquer qu’elle me retrouverait dans une autre dimension. Mon fils s’est spécialisé dans la composition de belles chansons déprimantes aux paroles tristes, aux mélodies faussement joyeuses et mécaniques, comme celles des boîtes à musique.

Je vous jure, Rodrigo, que lorsque j’ai lu cette phrase, j’ai frissonné. Je vous ai senti remuer dans mon crâne, je vous ai même imaginé sourire. Vous êtes Argentin, vous vivez à Barcelone, vous êtes de sept ans mon aîné. Nous partageons des références communes, soit. Nous avons sans doute lu les mêmes romans de sf. Faut-il aussi que nous écoutions la même musique, Rodrigo ? Que nous connaissions les mêmes anecdotes ? Parce que ce passage donne une clé importante de lecture de votre livre. Nous avons ici la confirmation que le Fond du ciel se déroule dans un monde parallèle. Combien de lecteurs décryptent cette référence ? L’homme qui parle dans ce passage, combien le démasquent ?
Moi, évidement, je sais à qui appartient cette voix, puisque j’ai fait intervenir cet homme dans mon roman, également : Hugh Everett, physicien et mathématicien américain, l’un des inventeurs de l’idée de mondes parallèles en physique quantique. Et père de Mark Oliver Everett, auteur compositeur du groupe Eels [3].

J’arrête là la traque à la référence, Rodrigo, il y en aurait tellement qu’il me faudrait recopier – page à page – votre livre si riche. Heureusement, je suis certain que des clés m’échappent. Vous n’êtes pas mon double dans un autre monde. Ouf. Je suis d’ailleurs certain aussi qu’on peut lire votre roman sans partager cette culture. Sans avoir, comme vous et moi, découvert adolescents, la littérature par le biais de la science-fiction. Je tiens juste à vous préciser que je n’ai pas encore lu vos autres livres : je vais le faire Rodrigo, mais pas tout de suite. La parenté de nos cultures est trop proche. J’ai besoin que vous sortiez un peu de ma tête. D’autant plus - vous allez rire, Rodrigo - qu’au moment où je me mettais à lire votre roman, j’avais décidé d’écrire moi aussi un vrai-faux roman de science-fiction. Une histoire mettant en scène des éléments provenant de la culture sf, utilisés non comme une fin en soi, mais comme un moyen. Je sens que si je vous lis trop, vous allez me couper l’herbe sous les pieds, Rodrigo. Pourtant nos livres ne se ressemblent en rien, vous avez osé explorer une voie alors que je ne suis toujours arrêté à sa frontière. Sans doute suis-je un peu jaloux de votre livre, Rodrigo, je peux vous l’avouer. Alors, vous me pardonnerez, je vais acheter tous vos livres, certains ont déjà été chroniqués ici même, je vais les placer dans ma bibliothèque, et je ne les ouvrirai pas avant d’avoir achevé – dans quelques années – mon propre chantier. Les savoir-là sera suffisant, je les garderai en otage pour pouvoir écrire en toute quiétude.


Bookmark and Share

Eric Pessan - 20 septembre 2010

[1Editions du Seuil, traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon

[2Cela n’arrivera jamais, éditions du Seuil, 2007

[3Neuf albums à ce jour, plus des compilations et autres lives