Cécile Wajsbrot | Ascenseur

En temps réel, dont Cécile Wajsbrot a l’amitié de nous confier le début du deuxième chapitre, est le troisième roman de la série intitulée « Haute mer » qui a pour thème l’œuvre d’art et sa réception.
Ce roman a paru en février 2013 sous le titre Sentinelles, compte rendu ici.

Après la musique évoquée dans Conversations avec le maître, la sculpture dans L’Île aux musées, Cécile Wajsbrot évoque dans ce roman l’art vidéo.

Vous lirez d’autres textes de Cécile Wajsbrot ici.


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Ascenseur



— 19h45. Les escaliers se sont mis en marche et les gens montent – dehors il fait jour mais la lumière baisse déjà. On doit les apercevoir, depuis la piazza, des silhouettes comme sur mes écrans mais en couleur, des formes qui se déplacent dans le corps de cette immense chenille de verre, j’ai toujours une préférence pour ce genre d’images, quelque chose d’apaisant dans le rythme régulier de l’ascension, ils sont de plus en plus nombreux, les groupes de plus en plus compacts. En dehors du cahier de liaison où j’inscris les incidents du service quand il y en a, je note des impressions sur un carnet, des pensées. L’heure, le cours des choses. Ce carnet, je l’emporte avec moi, je ne voudrais pas que quelqu’un tombe dessus, tourne les pages et laisse l’empreinte, même invisible, de ses doigts.
— Nous montons.
— Comme aspirés par une force.
— Je connais la plaque de commémoration par cœur, à l’entrée, à force d’essayer de la retenir pour tromper l’ennui – le centre Georges Pompidou inauguré le 31 janvier 1977 en présence de Valéry Giscard d’Estaing, président de la République – comme cette époque paraît loin…
— Pendant ce temps, elle ne se doutait de rien.
— Impossible.
— Je t’assure.
— La naïveté atteint des degrés…
— On se croit à l’abri.
— … un pianiste connu pour annuler ses concerts au dernier moment. Officiellement pour raison de santé.
— Et puis ?
— Un jour, j’étais allé à un concert, tentant quand même ma chance, mais il a été annulé comme les autres… ils nous ont remboursés.
— Ça ne remplace pas.
— La notion de remboursement, quand on y pense.
— Comme si l’argent dédommageait de tout.
— L’importance des mots, vous qui écrivez… rembourser, dédommager. Au fait, vous écrivez quoi en ce moment ?
— Rien de particulier.
— On vous pose souvent la question ?
— C’est notre lot - qu’est-ce que vous faites actuellement ?
— Il faudrait toujours faire quelque chose, être occupé.
— Avoir un projet, comme on dit.
— Le rythme régulier des escaliers mécaniques.
— Paris s’élève devant nous, se découvre peu à peu.
— Il y a d’abord les maisons, puis les toits et au-delà, l’horizon qui doucement s’élargit.
— Le quartier, les maisons plus lointaines, le Sacré-Cœur au fond, et le ciel.
— Nous montons, nous dépassons les salles entourées de silence, la bibliothèque, le musée d’art moderne.
— C’est le jour de fermeture.
— Comme si le monde s’était retiré.
— Où est-il ? Je ne veux pas le voir au milieu des autres, je l’ai toujours voulu pour moi, c’était ma condition, que son travail n’entrave pas nos relations, ni sa célébrité, que notre amour reste secret, privé. Ne jamais apparaître auprès de lui comme ce que je suis, je n’ai pas honte d’être son amant, ce n’est pas cela mais je ne veux pas d’irruptions, de perturbations, je ne veux pas de confusion et lorsqu’il a proposé de me filmer au milieu d’une foule anonyme pour garder une trace de mon corps, disait-il, même lointaine, j’ai refusé. Je n’aime pas les souvenirs, je vis dans le présent. Je devais l’accompagner mais j’ai réfléchi, je préfère qu’on n’arrive pas ensemble. Maintenant, il faut que je le cherche parmi les autres comme un inconnu, un anonyme, comme tous ces gens qu’il n’a jamais vus et qui viennent le féliciter, lui dire des mots élogieux et écrire, dans leurs revues spécialisées, leurs magazines, les réserves dont ils ne font pas état devant lui. Une œuvre, certes, mais. Trop de lyrisme, ou trop de sécheresse, trop de poésie, d’abstraction, trop de détails. Pourquoi ne parle-t-il pas de lui ? Pourquoi ne parle-t-il pas du monde ? Et lui, malgré l’expérience et les années, continue de lire chaque ligne qui lui est consacrée et de se sentir déprimé pendant des jours après la moindre réserve, heureux après un éloge quelques minutes seulement. Ce soir, après l’inauguration, il sera découragé, je le connais - il lui faudra des heures pour remonter la pente.
— Se rencontrer sur des escalators…
— Original.
— Non, je ne connais pas.
— Même de nom ? Je vous le présenterai.
— J’ai salué quelques personnes. C’était son discours, les derniers temps de notre amitié. Montrer qu’on existe, se signaler. Quand ils ne vous voient pas, les gens vous oublient. L’oubli est plus facile que la mémoire et pour penser à quelqu’un qui n’est pas là, il faut de la vertu – la preuve, ce soir. Parmi nous, combien d’artistes en perte de vitesse, de jeunes aspirants, il faudrait plutôt dire, parmi ceux qui viennent, combien viennent vraiment pour lui ? Finalement, malgré mon hostilité à l’égard de son travail, ne suis-je pas l’un des rares à avoir envie de savoir où il en est ? Les bribes de dialogues que je perçois ne tournent pas autour de lui. Tous ceux qui sont là, déjà. Que dire de ceux qui ne sont pas là ? Des innombrables qui attendent dans l’ombre, qui espèrent… Une porte entrouverte, une parole d’encouragement, un fil ténu qui peut mener à quelqu’un d’influent ou simplement, quelqu’un de bon conseil. Comment entrer, comment faire le premier pas ? Je suis passé par là, il est passé par là même s’il ne s’en souvient plus – tout le monde. Nous sommes trop nombreux ou trop semblables, nous avons du mal à nous distinguer les uns des autres. Il faut trouver d’autres voies que le travail et l’œuvre - les relations, les réseaux. Je ne suis pas meilleur que les autres. Je suis venu voir ce qu’il fait parce que j’aimerais comprendre pourquoi ça marche, comme on dit, et pourquoi ce que je fais ne marche pas - où se tient la différence.
— Vous vous souvenez des vinyls ?
— On disait 33 tours.
— Il fallait se lever pour mettre l’autre face. Et le bras automatique qui revenait intempestivement, quelquefois.
— Avec l’apparition du CD, le temps s’est étiré. Des plages de musique plus longues. Une heure en continu.
— Vous écoutez les paroles ou plutôt la musique ?
— Je me laisse porter par la musique, par le rythme.
— L’atmosphère. Cela forme un ensemble.
— Je n’écoute que des groupes anglais ou américains même si je ne comprends pas la langue.
— Comme lui.
— Le groupe Archive ?
— Il n’a jamais donné d’explication, je crois.
— Lui a-t-on posé la question ?
— Sûrement, c’est la première chose qui vient à l’esprit.
— Il répond souvent à côté, j’ai remarqué, dans les entretiens.
— Ce n’est pas toujours inutile.
— Nous arrivons.
— Et Paris nous entoure.
— Devant nous, un long couloir à remonter.
— Passer devant les tables du café à ciel ouvert, la terrasse désertée.
— Remonter le cours, comme celui d’un fleuve.
— Nous sommes le fleuve.
— Nous attendons.




Polaroid de Laurence Skivée

21 septembre 2010