Michèle Sales | Mains

Les textes de Michèle Sales sont présents sur remue.net depuis de nombreuses années.
Mains fait partie d’un travail en cours sur les mots du corps.

Vous lirez ici d’autres textes de Michèle Sales.


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Main de chiffon

Tu portes, tu portais une petite robe, on te tenait par la main et tu marchais sur le rempart, si haut et toi dessus et d’un coté la main de la petite femme qui t’accompagnait, t’encourageait et te tenait fermement la main.
Mais toi tu sais que tu décides, marcher ferme ou basculer, basculer du côté magnifique, le fossé, la ville, la mer au loin, si c’est la mer cette masse grise ondulante que tu n’oses pourtant pas regarder vraiment, basculer dans ce dehors magnifique et si effrayant rouler, rouler peut-être et te lever sans sa main pour te tenir, et aller.
Marcher vers le pays que tu vois, y entrer, être, en être, en chair dans la ville, en chair dans la mer, aller.
Ou marcher encore sur ce mur que tu espères sans fin, sans faille, le tour, faire le tour, comme d’un rempart qu’on arpente, au-dessus des gens qui marchent dans les ruelles sombres, toi plein soleil, plein vent sur le mur, tu triomphes.
La main qui te tient il suffirait d’arracher le gant, la main fictive et tu découvrirais qu’il n’y a pas de doigts, pas de paume, pas de poignet, pas de bras, seulement ce gant qui te porte et que tu élèves au bout de tes doigts bien vivants. Un chiffon de main, comme ce tissu qui te rassure, ton fétiche, et celui-là tu le jettes, tu es trop haut, rien ne peut plus t’atteindre, il y a des chansons et des airs de victoire.
En bas, là, la petite femme. Tu as pitié, tu la quittes. Elle voudrait encore que tu demandes, mais quoi ? Rien, tu n’as besoin de rien, c’est l’air qui te porte.



Colle

Il y a des blocs de silence qui barrent les portes. Il y a sur chacune une épaisseur invisible qui résiste. Tu poses la main : elle entre, elle s’englue, c’est de la pâte, une gelée, où les doigts s’encollent, une épaisseur d’algues molles. Ce silence t’arrange. Il feutre, tu n’as plus qu’à passer dans ce couloir dignement, tout s’étouffe et tu peux faire semblant d’être là avec d’autres vivants qui ont accepté ce pacte de silence. Rien, on ne pousse pas les portes, on glisse, on rebondit sur la matière élastique invisible et souple ; c’est une bouillie de gélifiant sans couleur, qui épaissit encore de jour en jour. Le silence t’entre peu à peu dans les orifices, tu te prêtes, tu t’englues jusqu’à être immobile, gestes et pensées, dans les yeux oreilles et nez, dans la bouche où les mots que tu prononces n’ont plus que ce goût fade, ils suffisent ; tu respires du haut, tu n’oses plus courir. Parfois tu penses que la mort doit avoir cette apparence, ce fade, ce chewing-gum trop mordu qui finit par te souder les mâchoires, et tes bras tu vois leur peau se distendre et s’amollir et adhérer à ta poitrine, la mort elle te recouvre, te gangue, tu prends, comme une gelée.
Pas de cris, pas de révolte. Laisser monter. Tu ne mérites pas autre chose. Tu ne sais pas depuis quand, tu ne sais pas jusqu’à quand.
D’autres aussi autour de toi sont vitrifiés. Beaucoup d’autres. Les vivants non englués sont rares. Ils souffrent.



Écharde

Elle est sortie et j’ai eu mal. J’ai encore mal, je ne peux pas toucher la zone, qui reste rouge, chaude, battante.
Je portais ça en moi, un corps étranger, et disait le médecin, un corps étranger finit toujours par être expulsé. Qu’avait-il de si étranger ? Si l’introduction fut brutale, j’avais fini par m’y habituer. Au début j’avais tenté de le faire sortir de force. Sous le choc je m’étais énervée, je ne voulais pas que ça reste, un autre était sorti. J’ai gratté, creusé, foré, épingles, aiguilles, pince, dents. Arracher la surface, atteindre la chose dans un flot de sang, à sucer, appuyer rageusement tout autour.
Rien à faire. J’étais obligée d’arrêter parce qu’on n’y voyait plus rien, tout ce rouge autour du corps noir, j’ai espéré l’infection, le mal blanc, le pus entourant l’étranger qui l’aurait poussé à sortir, à gicler.
Rien. La plaie se refermait à chaque fois, enfermant toujours plus loin l’ombre noire.
J’ai renoncé. Non fait semblant. Le regarder, voir le gonflement, la déformation bien visible, la guetter pour savoir si ça allait durer longtemps, si j’allais le garder peut-être l’apprivoiser. Après tout c’est un souvenir de vacances. La plage je la revois si bien à partir de cette petite chose. Les couleurs, l’arrondi, les rochers, ce peu de sable, la petite en maillot rose et sa mère, les herbes flottantes, le trou dans la haie qui était le seul moyen d’arriver et de repartir…
J’ai commencé à me dire que je portais ce petit souvenir comme un trésor, à tous invisible, et quand moi je le voyais, quand je vérifiais d’une pression qu’il était encore là, l’été revenait.
J’avais ramené dans mon corps un petit ludion noir flottant dans son minuscule aquarium sous ma peau.
Alors quand l’écharde est sortie, l’aiguille d’oursin, si noire, si épaisse, intacte, jaillie d’un seul morceau de mon doigt, j’ai eu un peu de peine. C’est bientôt l’hiver.



Dialogues d’ongles

Visages grimaçants, un homme et une femme, lui un gilet jaune de toréador pailleté, un chapeau de cuir (habit de lumière, le mot dans le rêve), elle noire, tchador, ongles immenses recourbés et rouges. On ne voit pas leurs yeux. Ils avancent vers le capot de la voiture, elle commence à le rayer avec ses ongles, lui sort une lame. Je fais un geste qui veut dire pourquoi ? un autre qui veut dire arrêtez ! On entame une conversation uniquement par gestes, on ne peut pas s’entendre, je ne sais plus comment ouvrir la vitre ni la portière, on parle avec les mains, il faut absolument se faire comprendre. Il dit qu’il a cinquante-quatre ans, qu’il est polonais, lui je comprends, elle non, mais ils reculent, je démarre. Quai de Garonne, marée montante, l’eau siffle et tourbillonne entre les piles du Pont de pierre, ça crée des siphons parfaitement ronds, tout ce qui navigue tourbillonne, une planche, un rat, un arbre entier avec ses feuilles qui tourne et tourne, des fleurs jetées du pont entrent dans la ronde, et aussi le reflet du soleil, et bientôt le reflet de la lumière bleue d’une voiture de police. L’homme au gilet jaune écarte les bras et se met à tourner sur le pont, ses mains flottent comme des feuilles.
Reste le regret lancinant d’une chose inachevée. Parfois les mains sont savantes.



Faire cours

Ils sont au moins cinquante, installés aux petites tables mal rangées, une fin d’après-midi. Je leur parle, je fais cours, ils écrivent, la salle est chaude et sombre. Je leur parle sans que ma tête y soit, juste la langue et le palais, les mots qui sortent sans efforts, mots non sens, juste ce qui est attendu, ce qu’ils ont prévu.
Les mots comme le corps en pareille circonstance, droit, ventre rentré, le geste mesuré à bonne distance, pas de main sur le bras, pas de main sur l’épaule, réprimer le geste, ne pas se toucher le visage, le mien, gestes sous contrainte. Le corps ne vit pas sa vie. Gestes cachés sous-entendus, invisibles sous le déluge de phrases. Du pouce effleurer ma paume, suivre les lignes, trouver l’envers des bagues, leur face cachée. Les faire tourner, si possible, toucher la pierre et les lignes qui l’encadrent, donner relief, la phrase devrait suivre, un joli effet, hausser un peu le ton, circonvolutions, ça marche, je sens l’attention de la salle qui reflue vers moi, je la rassemble avec le chaton de ma bague.
Ne pas toucher mon autre main. Ne pas les croiser. Ne pas réunir les deux, on pourrait dire un geste de prière, ridicule, ou une caresse risible, on ne se caresse pas soi-même. J’ai un bouton, un petit bouton rose sur le dos de la main gauche, ce bouton qui revient toujours au même endroit parfois ce n’est plus, une petite tache qui se confond avec les autres taches de couleur plus brune, taches de son, puis de vieillesse, peut-être trop de soleil, mais le bouton rose en relief, mon petit cancer. Mes mots si insipides, peut-être même je ne les dis pas, ils sont juste réunis en bandes, prêts à être étalés comme une pâte, aucune importance.
J’arrache le bouton rose avec l’ongle, gratter, puis insister, la peau épaissie qui se détache au bord, et ça s’arrache, et ça se met à saigner, d’abord une perle très rouge, mais rouge sombre, comme les plus belles pivoines, les pourpres, lie-de-vin, et puis un filet rouge sur le dos de la main, un filet qui fuit vers le poignet, qui va aller tacher la page. Ils me regardent, ou non, leurs visages tournés vers moi, mais je ne veux pas qu’ils voient, le sang, mon sang qui coule du dos de la main, ce sang rouge dont je sais le goût de fer et de sel, lécher, et que le torrent s’arrête, on a vite peur du sang qui coule, je ne veux pas qu’il se perde dans un mouchoir, après tout c’est mon sang, j’en ai envie.
J’ai porté le dos de la main à ma bouche, avec la langue rapidement j’ai nettoyé ce qui avait déjà atteint le pli du poignet, ce qui avait déjà atteint le renflement de la paume, à l’extérieur du côté du petit doigt. Il y avait déjà un peu de sang séché sur la table, ça vraiment je ne peux pas, baisser la tête sur le bureau, lécher, totalement impossible. Le geste si rapide, se porter la main à la bouche, les lèvres qui cachent la source rouge, le nettoyage nécessaire et voluptueux. Ils ne peuvent pas voir.
J’ai continué le discours, ils n’avaient rien vu, je les empêchais de voir, je les aurais empêchés par tous les moyens de dire qu’ils avaient vu, je les tenais par la parole, j’ai bu mon sang devant eux, ils ne pourront pas le dire.
Sur la main la source continue. Rien pour arrêter, pas envie que ça s’arrête, ce rouge en filet mince qui jette son éclat sur la fin du jour gris, ce rouge qui rend ma parole vivante, une flamboyance inattendue, le goût vif et sauvage dans la bouche, la parole qui s’en nourrit, s’en emplit, les mots qui se mettent à brasiller, je me suis atteinte moi-même, j’ai ouvert la brèche.




Polaroid de Laurence Skivée

21 septembre 2010