Dominique Dussidour | Il pleut, quelquefois il neige sur les Hauts Plateaux

Ce texte est extrait d’un travail en cours intitulé Sachant lire et écrire. Récits d’Algérie.
On lira d’autres extraits ici et .


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             On découpe un carton à la dimension du carreau cassé, on le cale aux quatre angles avec des boulettes d’argile ou des morceaux de gomme. Quand le carton est trempé on le remplace par un carton sec en attendant la vitre neuve et le mastic.
             Qui est ce on ?
             Celui qui en prend l’initiative.

             Les salles de classe du collège Mouloud Feraoun ne sont pas chauffées. Élèves, professeurs, aucun de nous ne quitte son manteau, sa veste, son bonnet. Les gants, pour ceux qui en ont, gênent pour écrire correctement. Les doigts engourdis de ceux qui n’en ont pas écrivent encore moins bien. Les épaules, les cuisses se contractent, les pieds se recroquevillent dans les chaussures, dans les bottes, sur le carrelage humide. Tôt le matin, de la buée sort de la bouche qui interroge, de la bouche qui répond.
             Les bâtiments, construits avant l’indépendance, ne protègent ni de la chaleur en été ni du froid en hiver. Ils ont été conçus pour un climat tempéré, France probablement. Allez à Fresnes ou à Argenteuil, vous verrez les mêmes : deux ou trois étages disposés sur trois côtés autour d’une cour, mais ici cour nue, couloirs en extérieur exposés au vent, à la neige, à la pluie, au plein soleil. Le fioul manque régulièrement pour alimenter les radiateurs du secrétariat. Halls, bureaux, on grelotte partout.
             Il n’y a pas de cantine. Les élèves qui habitent loin du collège ont l’autorisation de déjeuner dans une salle. Ils sortent de leurs cartables du pain de semoule et des portions de Vache qui rit.

             Monsieur Brahim, l’inspecteur érudit et courtois de la wilaya, porte un burnous tissé en laine de chameau par-dessus son costume européen. Il rabat son capuchon en arrière quand il entre dans la classe. Il récite un poème de Ronsard ou de Villon, explique aux collégiens que les mots ont une origine, une histoire et une géographie tout comme eux.
             Le printemps est là quand le parfum français de la coopérante qui enseigne l’espagnol inonde à nouveau la cour qu’elle traverse en tailleur rouge et hauts talons.

             Le livre de lecture de première année moyenne, c’est-à-dire de sixième, est un des premiers manuels édités par l’Institut pédagogique national. Les extraits choisis dans les œuvres de Romain Rolland, Jules Renard, Christine de Rivoyre, Jules Romains, Émile Zola, Marguerite Audoux, Jules Vallès, à moins que ce ne soit dans les pages d’anciens Lagarde et Michard, mettent en scène des enfants.
             Les enfants de la littérature française descendent dans des jardins. Ils découvrent des nids de chardonnerets, des mésanges, un poulain. Leur mère leur coupe des vêtements neufs. Quand ils se réveillent tôt le matin elle leur dit de ne pas faire de bruit afin de laisser le père dormir. Elle recompte les économies de la famille quand il est licencié.
             Jean-Christophe, Annette, Rémi, Olga ou Patricia entrent dans une cuisine moderne avec tire-bouchon, ouvre-boîte, balance, essoreuse, moulin à café électrique, hachoir, « tous aménagements qui résolvent la crise des domestiques » d’après Henri Troyat.
             Une petite fille apprivoise un lion.
             Un orphelin est exploité par un montreur d’animaux.
             Des arbres fruitiers dialoguent dans une fable en prose de Georges Duhamel.
             Il n’y a pas de photocopieuse qui permettrait aux professeurs de choisir dans leur bibliothèque personnelle les textes qu’ils souhaitent lire avec leurs élèves. La machine à ronéoter est réservée à l’administration.

             Trois extraits de romans écrits en français par des écrivains algériens figurent dans le manuel : L’Incendie de Mohammed Dib, Le Fils du pauvre de Mouloud Feraoun, Le Village des asphodèles d’Ali Boumahdi. Il y est question de la pauvreté, de la sécheresse, des enfants qui meurent en bas âge, des bonnes terres confisquées par les colons, d’une grève des journaliers, du mépris des citadins pour les fellahs.
             Un article d’Albert Camus paru dans Alger républicain en juin 1939 décrit la misère de la Kabylie et leur fait écho : « On m’avait prévenu que les salaires étaient insuffisants. Je ne savais pas qu’ils étaient insultants. »

             Omar, Ali, Karim, Hamid, Kaddour et quelquefois leur sœur Malika sont les personnages de textes éducatifs sans nom d’auteur.
             Ils accompagnent leur père à la mairie pour déclarer la naissance d’un petit frère.
             Ils cultivent un potager près de l’école avec l’aide de leur instituteur.
             Ils participent à la journée de l’Arbre organisée par les Jeunesses FLN.
             Leurs parents les emmènent dans un grand magasin acheter des souliers solides et un costume en tergal.
             Leur père émigré rentre dans son pays natal et fait construire une maison grâce à un plan d’épargne-logement.
             On leur explique pourquoi il faut tailler les arbres des vergers.
             Ils visitent un domaine agricole autogéré où le lait que produisent les vaches est ramassé par les camions de l’ONALAIT.

             Il y a également des documents sur le sport (O’Kachan Mimoun, dit Alain Mimoun, athlète dit français né à Sidi Chaïb au sud de Bel-Abbès le 1er janvier 1921), la conquête spatiale (Spoutnik, mission Apollo), la météorologie, la sériciculture, les appareils ménagers (réfrigérateurs), les villages socialistes (El-Amal, Aurès-el-Meïda), le souk El-Fellah, le zoo d’Alger, l’élevage ovin sur les Hauts Plateaux.
             L’un d’eux est consacré à la CNEP dont les quatre lettres font rêver Kamel, un enfant de neuf ans :
             C comme Caisse
             N comme Nationale
             E comme Epargne
             P comme Populaire – est-ce un charade, une chanson ? se demande-t-il en observant les renvois à la ligne. Est-ce un poème ? D’autant que chaque lettre a une couleur : le C est bleu, le N est rouge, le E est blanc comme à Charleville dans les années 1880, le P est vert. « Il pense alors, conclut le texte, aux cinq dinars que lui donne sa tante, chaque semaine, et qu’il gardera, lui aussi, pour l’avenir. »

             Dans le revers du livre de lecture j’ai gardé une feuille à carreaux datée du mercredi 21 mars 1979. Mohamed Meghli avait écrit au stylo-bille sans ponctuation ni accents : « Pendant les vacances je vais a alger jouer avec mes grands freres le matin je vais au car pour aller a alger quand je suis a alger je vais au cinema et le matin je vais à la ferme et je chasse les oiseaux et je joue avec mes amis au colin mahare et ensuite je vais a saida j’aime les vacances bonne vacance merci. »
             Ce matin-là peut-être, un vol de cigognes parcourt le ciel, des ondées de sable rouge explosent derrière les grilles du collège, l’attention vagabonde.

             Nous lisons chaque année les onze extraits du Fils du pauvre donnés en lecture suivie à la fin du manuel. Récit autobiographique écrit pendant la Seconde Guerre mondiale, c’est le premier livre de Mouloud Feraoun. Publié à compte d’auteur en 1949 à Alger, les éditions du Seuil le rééditèrent en 1954 à Paris.
             Je l’ai relu récemment.
             Dans le tiroir d’un bureau d’école le narrateur a trouvé un gros cahier écrit à la main par un certain Menrad, « modeste instituteur du bled kabyle ». Il s’adresse à cet inconnu avec ironie et familiarité : Tu t’imagines que ta vie est assez intéressante pour être racontée ! Crois-tu avoir vécu des choses exceptionnelles comme personne avant toi ? Eh bien, nous allons te lire, nous verrons.
             Et le narrateur lui cède la parole.
             L’instituteur emprunte d’abord la voix collective des habitants de la Kabylie. Un nous interpelle le vous des « touristes » qui découvrent la région avec admiration et sympathie mais oublieront le peu qu’ils auront vu dès qu’ils seront de retour chez eux. Il décrit le village de Tizi, les ruelles, le café maure, la djemaa, les maisons et leur intérieur, la répartition des riches et des pauvres entre les trois quartiers.
             « Mes parents avaient leur habitation à l’extrême nord du village, dans le quartier d’en bas. Nous sommes de la karouba des Aït Mezouz, de la famille des Aït Moussa. Menrad est notre surnom », ainsi commence le récit de l’enfance de Fouroulou Menrad, anagramme de Mouloud Feraoun, qui aura la chance de devenir un écolier.
             Le je s’efface au début de la deuxième partie quand Ramdane, le père de Fouroulou, doit partir travailler en France afin de nourrir sa famille.
             Le narrateur reprend la parole.
             Il se sent le devoir, en « frère curieux et bavard » dit-il, de poursuivre le récit non de l’existence d’un seul comme écrivait l’instituteur faussement naïf, mais du destin de tous. Il raconte l’entrée de Fouroulou au collège de Tizi-Ouzou grâce à une bourse avant son admission, boursier encore, à l’école normale d’instituteurs de Bouzareah. L’expérience emplit Fouroulou de fierté : c’est à lui d’ouvrir les enveloppes reçues de Paris et de lire à voix haute les courriers que son père, illettré, a dictés à un écrivain public du quartier de la Goutte-d’Or. Mais il en connaît bientôt la contrepartie douloureuse : s’éloigner de sa famille, de son village, des traditions orales de la culture kabyle, accepter l’isolement.
             Malgré cet isolement, Mouloud Feraoun a continué d’écrire en français et de publier au Seuil, dans la collection Méditerranée dirigée par Emmanuel Roblès, des récits, des romans, des chroniques, il a traduit du kabyle les poèmes de Si Mohand. Son journal prend fin en 1962 : le 15 mars, lui et cinq collègues de travail, deux Algériens et trois Français, sont assassinés à El Biar près d’Alger par un commando de l’OAS.

             Mais nous ne lisons pas Les Montagnes et les hommes, « huit récits sur la transformation de la nature », deuxième lecture suivie, écrits en 1935 par l’ingénieur soviétique Iline et traduits du russe par Elsa Triolet.
             On y exalte le travail des hommes pour exploiter les richesses du désert grâce aux barrages hydrauliques, aux chemins de fer et aux usines, à l’énergie produite par le vent. On y donne en exemple les cheminots Djevinski et Levtchenko qui cultivent des fleurs et des légumes autour de leur maisonnette de Tchelkar près de la mer d’Aral. Plus tard, explique-t-on, il faudra sédentariser les nomades, eux aussi participeront au développement du pays et à l’édification du socialisme.

             Avant d’entrer en sixième, Omar, Cheb, Ali et Mohamed, Farida, Anissa, Djamila et Maya, élèves du collège Mouloud Feraoun dans les années 1970, sont allés dans une école primaire où il n’était plus interdit de parler arabe.
             Du matin au soir, que j’aille au collège ou que j’en revienne avec mon amie Fatima, je vois des cohortes d’écoliers sillonner les rues de Saïda. De 8 heures à 10 heures et de 14 heures à 16 heures, ou de 10 heures à midi et de 16 heures à 18 heures, deux vagues d’enfants se succèdent dans les classes afin que tous bénéficient de l’enseignement obligatoire.
             Il s’agit pour nous, enseignants, de faire de la première génération née après l’indépendance de jeunes citoyens sachant lire et écrire. Les manuels scolaires sont les seuls livres à entrer dans de nombreuses familles. Alors peu importe que le texte sur la CNEP tente maladroitement d’attraper un accent rimbaldien. Une fois les voyelles et les consonnes apprises, le déchiffrement et la compréhension acquis, chacun d’eux écrira bien un jour ou l’autre, même composé d’un unique vers, un poème en son propre nom, ne serait-ce que le court habibi mon chéri, la courte habibti ma chérie suivi des mots je t’aime, ne serait-ce qu’à la craie sur le bitume d’une rue libre.

             Dans le métro, 1er octobre 2010, quelqu’un me demande à quelle station prendre la correspondance pour La Courneuve. J’indique au vieil homme vêtu d’une veste et d’un sarouel le plan affiché dans le wagon au-dessus des portes. Il insiste pour que je lui montre la station précisément. Je le vois fixer avec concentration le rond initial et les quatre lettres du mot Opéra. Ces jours-là, un projet de loi relatif à l’immigration, à l’intégration et à la nationalité est présenté à l’Assemblée nationale. Il y est question de normes et de procédures, de directives, de flux migratoires, de dispositions et de transpositions, de fraudes, d’infractions, de sanctions, d’expulsions, de déchéances – 84 articles sous 7 titres, 546 pages pour dire, au nom de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, que la solidarité peut être un délit. J’accompagne le vieil homme jusqu’au quai de la ligne 7, nous parlons de l’Algérie, il arrive de Mostaganem afin de voir son petit-fils qui vient de naître.



Polaroid de Laurence Skivée

4 octobre 2010