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Liberté, égalité, fatalité / 1

Ce Carnet de voyage de Gilles Rozier à Belleville (de mars à juillet 2010) a été présenté dans sa totalité les 15 et 16 octobre 2010 à 20 h 30 au Local, 18 rue de l’Orillon, 75011 Paris. Mise en voix : Gabriel Debray. Interprétation : Vincent Viotti.



Mercredi 3 mars

Belleville. Rue de la Présentation. Me revient l’odeur de cornichon et de viande en saumure de l’épicier juif chez qui ma mère m’emmenait une fois l’an. L’épicier a disparu depuis des dizaines d’années. Ses clients à l’accent prononcé, arrivés de Pologne comme mes grands-parents entre les deux guerres, sont une espèce en voie d’extinction. Je tente de me souvenir à quel numéro de la rue était la boutique.


Vendredi 5 mars

Un nouvel homme de ménage ce matin dans l’immeuble. Un Africain, jeune, superbe, sourire rayonnant.
— Bonjour, j’habite au 4e, je m’appelle Gilles.
— Moi, c’est Samba.


Mercredi 10 mars

Dans Libération à propos du film La Rafle le critique écrit :
« La Rafle n’est pas un bon film et il n’est pas la vérité. Il construit une scène factice sur laquelle est rejoué un drame véridique, c’est différent. »
La production cherchait des enfants parlant yiddish pour des bruitages. Ezra avait été pressenti. Puis il a réfléchi et a dit :
— J’ai une sortie au cinéma ce jour-là avec le collège, je préfère y aller.
Phrase délicieuse d’un des producteurs, citée dans l’article :
« On a plus de 10 000 cachets de figuration, presque le nombre de raflés. »
Je la garde pour mon Bêtisier de la Shoah.
Avec la Shoah, nous entrons dans l’ère des westerns : qu’ont pensé les descendants de Sitting Bull en voyant John Wayne et ses camarades d’Hollywood ? Une obscénité.


Jeudi 11 mars

Je constate en me relisant que j’ai rendu les armes : j’utilise le mot Shoah. Les services marketing du ministère israélien de l’Identité nationale (ou ce qui lui équivaut), relayés par Lanzmann, ont gagné. Il est plus simple d’utiliser ce mot plutôt que la seule périphrase possible : le génocide des Juifs par les nazis. La langue yiddish utilise le mot Hurbn, destruction, le même que pour la disparition des premier et second temples de Jérusalem.


Vendredi 12 mars

Petit déjeuner au Café social, avec Gabriel. Je découvre des mondes. Moncef, le directeur, m’explique que les Maghrébins passent la journée à l’extérieur, en dehors des repas, parce que le domicile est le territoire des femmes, qui se reçoivent entre elles. Un homme qui resterait à la maison serait suspect, considéré comme féminin. C’est pourquoi on ne voit que des hommes dans les cafés.
Je discute avec mon voisin, en France depuis le 29 juillet 1974. Le jour d’arrivée est toujours gravé dans la mémoire, comme une nouvelle naissance. À quelle date mon grand-père est-il arrivé de Pologne ? Je ne suis même pas certain de l’année. 1920 ? On m’a raconté qu’il passait ses samedis au bain de vapeur, quelque part du côté de la rue du Temple. C’était une habitude héritée de sa bourgade polonaise. Il y jouait aux cartes, retrouvait des amis.
Autour de la table, outre Gabriel et trois travailleurs sociaux du café, uniquement des vieux Maghrébins à la retraite, ceux que l’on appelle les Shibani. Sauf une dame. Le directeur lui demande comment elle va :
— Je suis en examens cette semaine.
— Vous passez le bac ?
— Je passe mon temps à l’hôpital. Ah, la santé ! Une fois, j’ai téléphoné à une amie. À la fin de la conversation, je lui dis à demain. Elle me répond : « Inutile. Demain, je serai morte. » Et vous savez quoi ? Elle est morte dans la nuit. À huit heures du matin, le médecin m’a appelée pour me l’annoncer.

Une fois leur café avalé, mes voisins quittent la table pour continuer leur conversation, entre eux, en arabe, sur les banquettes. Comme si je dérangeais. Mon projet : dans le cadre d’une résidence d’écriture, je vais proposer à des habitants du quartier de raconter leur première journée en France. Gabriel et moi l’avons intitulé : « de la terre d’origine à la terre adoptée », un titre qui lui a été soufflé par une amie, Claire.
Je reste avec Gabriel et le directeur :
— Dans certaines familles de Harkis, dit celui-ci, les enfants nés en Algérie portent des prénoms arabes. Ensuite, ceux nés en France ont des prénoms français et les plus petits à nouveau des prénoms arabes. Pourquoi ? Les gens ont vu que, quels que soient leurs efforts pour s’intégrer, il y aura toujours marqué « Arabe » sur leur front.

En sortant, je croise une connaissance sur le boulevard de Belleville.
— Que fais-tu dans le quartier ?
— Je suis en résidence au Local. Je propose à des gens de décrire leur premier jour en France, ce qui les a surpris, ce qui les a ravis.
— Tiens, je me souviens d’un vieil Africain qui m’avait dit : « En France, les hommes sont bizarres. Ils offrent des fleurs aux femmes. » Alors je lui ai demandé : « C’est pas bien les fleurs ? » Et il m’a répondu : « Mais il suffit d’aller dans les champs pour les ramasser. En Afrique, on offre des choses de valeur : un poulet, un sac de riz… »


Samedi 13 mars

En sortant de chez moi, je croise l’homme de ménage. C’est l’ancien, qui est monté en grade, il est passé superviseur.
— Samba ne travaille plus chez vous ?
— Il a eu une petite fille. Il sera là la semaine prochaine.
Je pourrais demander à Samba de l’interviewer pour ma résidence à Belleville. Quelle distance sociale m’en empêche ? Est-ce cela que l’on appelle la lutte des classes ? On ne prend pas son homme de ménage pour un sujet d’étude.


Vendredi 19 mars

Après-midi au Café social. Conférence sur la femme dans l’Islam. Ce que j’aime bien dans cet endroit, c’est que l’on ne prend pas les Shibani pour des débiles, ou des enfants : on les voit comme des êtres humains, et je me surprends à m’en étonner. Je suis le produit de mon éducation : un immigré d’Afrique du Nord qui maîtrise mal le français, est a priori à un degré inférieur de l’évolution culturelle. Comment sort-on de ces réflexes ? Une magistrate prend la parole. Elle se présente comme étant née en France de parents venus d’Algérie. Elle propose un parallèle entre le droit européen et le droit islamique.
— La coutume, en Afrique du Nord, est que la fille hérite deux fois moins que le garçon. Il s’agit d’une interprétation du Coran. Car dans le texte, cette moitié est un minimum, visant à supprimer les coutumes antérieures, où la fille n’héritait pas. Rien n’empêche qu’elle soit traitée à même hauteur que son frère.
Une dame réagit, fichu sur la tête :
— Je n’ai pas de fille, mais si j’en avais une, jamais je ne permettrais qu’elle hérite autant que mon fils.
— Moi, je suis bien contente de ne plus avoir de mari sur le dos.
Rires. La magistrate réagit. Petite polémique. Ensuite, on sert thé et café. Je discute avec cette jeune femme. Elle me raconte que ses parents habitaient déjà en France durant la guerre d’Algérie : ils portaient des valises pour le FLN. J’ignore tout de cette vie, mais je sens la marque laissée chez la fille.
Comme l’arrestation de mon grand-père, le 14 mai 1941. Regroupement au fort de Romainville. Puis Beaune-la-Rolande jusqu’au 28 juin 1942. Convoi numéro 5. Et ensuite.


Vendredi 26 mars

Déjeuner avec Jean-Jacques Zilbermann. Il me parle de son film, La folle histoire d’amour de Simon Eskenazy, un échec commercial. J’avais aimé cette comédie. Il continue sur sa mère, qui était vice-présidente de l’Amicale d’Auschwitz. En le quittant, je pense à cet oxymore : Amicale d’Auschwitz. Il est sonné par le livre de Florence Aubenas. Il me raconte la vie de chien des employés de ménage telle qu’Aubenas la décrit. On les exploite, on ne les regarde pas, on les vire quand on veut.


Samedi 27 mars

Après-midi au Café social. Je discute avec un vieux monsieur né en Tunisie.
— Quelle langue parliez-vous là-bas ?
Il me regarde l’air de ne pas comprendre.
— Vous parliez arabe ou français ?
— Pourquoi le français ? C’est l’arabe notre langue. Quand l’Allemagne occupait la France, les Français ne parlaient pas allemand !
Et il ponctue en disant : « Il faut réfléchir un peu », en se touchant la tempe du bout de l’index.

Lecture de Pleurnichard, de Jean-Claude Grumberg. Je le reçois en fin d’après-midi dans le cadre d’une rencontre publique. Après avoir dressé le portrait de quelques voisins du 34 rue de Chabrol de son enfance, il écrit :
Voilà, c’était ainsi dans la cour du 34 : eau, gaz et malheur à chaque étage, tout le confort moderne.


Mardi 31 mars

À mon travail, à la Maison de la culture yiddish, j’ai dénoncé le contrat avec la société de ménage. Dans nos nouveaux locaux, nous prendrons une personne à demeure, avec une fiche de paie. Une personne que l’on regardera.

Visionné une interview d’Annie Ernaux sur le site du Nouvel Observateur, tournée après la sortie des Années, en 2007. Elle y donne une citation de Rousseau : « Notre moi n’est pas tout à fait en nous. » Elle parle de notre époque « en dessous de nos espérances » et à propos de l’élection de Sarkozy : le sentiment que la catastrophe devait aller à son terme, au sens que donne la tragédie classique du mot catastrophe. Ainsi nous serions condamnés à sombrer avec cet énergumène, jusqu’au fond. Il me semble parfois que nous ne sommes pas loin de le toucher, ce fond, mais chaque matin, chaque semaine, nous nous abîmons un peu plus. Bonheur de découvrir une auteure, son univers, sa pensée.


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Gilles Rozier - 13 octobre 2010
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