Étoiles filantes, feuilles volantes

Image ci-dessus © Laurence Skivée, Étoile filante, photographie, 2010.
http://www.laurenceskivee.be/series...

Image ci-dessous © Laurence Skivée, Feuille volante, dessin inédit, 2002.
21 x 30 cm.

Toutes œuvres reproduites © Laurence Skivée


Emmanuel Aragon est l’auteur des phrases écrites en petites capitales sans accent dans la première partie de la chronique.
Voir les trois premiers béquets.

Les mots marqués d’un astérisque sont référencés dans un “index des béquets” (à venir).

Le béquet n°3 (le quatrième) aborde la question de l’événement.






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Béquet n°3




« Le livre tient tout seul » dit PIERRE BEQUET. La femme considère l’épaisseur du volume.
Les feuilles se dressent sans le moindre support. Le cadre des paroles écrites est celui d’une table de chartreux. C’est plus que n’en peut espérer la femme.

PIERRE BEQUET regarde un feuillet intercalaire. Il lui semble aussitôt que le livre partage ses idées sur la manière d’écrire : une approche très plastique de l’écriture et de la page qu’il considère comme un espace de performance réduit.

La page de gauche fond un peu : des mots surchauffent à l’intérieur d’un tronçon de phrase

IMPOSSIBLE DE TE REPONDRE TU NE VOIS PLUS PERSONNE
TU MEURS TU SUPPOSES QUE ÇA PASSERA TU T’ARRANGES

PIERRE BEQUET se réjouit d’avoir appris si vite à lire dans le livre qui tient tout seul.

La femme, à la fois dedans et dehors, échappe au livre par un bout de phrase qui se livre à la redite

JE PEUX T’INTERROMPRE REPRENDRE MA LENTEUR

Le lieu de la répétition est inassignable. La femme s’obstine à regarder le livre qui tient tout seul sans chercher à comprendre l’événement.

Comme le mot de passe change à chaque page, elle tourne la page et dit :

« Avec ce livre, je respecte mon ignorance. »

La redite à laquelle cherche à échapper la femme est à comprendre à la fois comme "répétition" [au premier sens du verbe « redire » ce que l’on a déjà dit, ce qu’un autre a déjà dit] et selon un sens mis en valeur par le MDH* [1], un autre sens du préfixe re : « la distribution de la parole ».

Redire, alors, c’est « dire de son côté ». [Ce que fait cette deuxième partie de béquet.]
Une redite où des formes visuelles et des formes verbales agissent les unes sur les autres en dit moins sur ce qui se produit que sur ce qui ne se produit pas.

Le répétition est un événement* [2] qui engendre des processus de création [une table de travail].



* * *

La table, elle aussi tient seule.

Le récit est dans la préposition.

Des dessous-de-langue comme il y a des dessous-de-table !

« Car il s’en faut que tout ce que nous disons soit dit dans la claire conscience du but, c’est plutôt notre bouche qui parle toute seule. » (Wittgenstein.)  [3]

Ces phrases ne sont pas copiées-collées dans la série de chroniques Le mouvement qui déplace les tables, donc elles ne sont pas extraites de La Théorie des Tables d’Emmanuel Hocquard.

Je ne divulgue pas comment, juste avant de faire ce quatrième béquet, la cinquième partie du livre de Claude Rouyet-Journoud, La poésie entière est préposition, est arrivée sur ma table.

C’est un événement. Il s’écrit : BECQUET



* * *

BECQUET, BÉQUET, subst. masc.
h t t p : / / a t i l f . a t i l f . f r / d e n d i e n / s c r i p t s / . . .

* * *


– Tu travailles sur quoi en ce moment ?

PIERRE BEQUET

– Qui ÇA ?

Pierre Béquet, une vie partagée avec la gravure. [4]
http://www.philateliedestaaf.fr/HTML/Artistes/Bequet.htm



* * *

J’ai sept ans. Je ramasse sous l’établi un petit morceau de bois.

– Je peux le prendre ?

– Oui. Regarde. Il tient tout seul.

Le menuisier dresse le béquet [ou becquet] au milieu d’un tas de sciure et dit que c’est la Tour Eiffel.



* * *

J’ai 59 ans. Je reçois un mail enjoué de l’artiste Laurence Skivée qui pratique le Cellophane Tour et aime quand Michelle Grangaud dit « Il y a des années où j’ai très peu de mots. »

Étoile nébuleuse, veines lactées, esprit follet, morale élémentaire, magie blanche, voie lactée... les mots sont parfois des bimots.

Dans le domaine de l’emballage, un “becquet” est un « défaut permanent du serti d’une boîte métallique ».



* * *

Un Corps Personnalité tient tout seul.

Cécile Guilbert et CORPS WARHOL
Chez Cécile Guilbert
Rencontre 5 mai 2009, Paris
Laurence Skivée




* * *

Giacometti sait ce qu’il voit en travaillant. Laurence Skivée, elle aussi, plus particulièrement en emballant des corps et des choses avec de la cellophane. L’emballage est le médium d’une de ses pratiques. « The medium is the message. » Avec le geste d’emballer l’artiste regarde ce qui est en train de se produire. [Dans un glossaire d’art contemporain « work in progress » est traduit en français par le mot “processus”. [5]]

Le processus fait aboutir la situation où se tient l’artiste qui gagne à perdre la maîtrise des faits. Corps Warhol est un “aventurier” qui tient tout seul tout contre "l’écrivain le plus libre" [6].

« Avant qu’une péjoration ne l’altérât − au plus fort du remaniement « classique » de la langue française −, aventurier signifiait encore chez Rabelais, en 1543, « homme de guerre, mercenaire » dit Cécile Guilbert [7] en bonne compagnie de CP [8].

La force de pénétration de la sculpture produit d’intenses instants d’imagination. L’artiste est « comme le jaloux divin interprète des signes auquel “la vérité” se trahit. » [9]. L’écart de gravité entre le petit corps sculpté et celui de l’écrivain me déconcerte, m’émerveille et fait naître en moi la jalousie de ne pas être en cellophane. Je ne sais plus si l’aventurier sort d’un rouleau de pellicule transparente, élastique, ininflammable, insensible à l’humidité, obtenue à partir de la cellulose et de la viscose ou de l’esprit de jeu de la personnalité cachée, rigoureuse, inflammable, sensible à l’humidité, obtenue à partir de la matière Saint-Simon, Guy Debord, Laurence Sterne, Andy Warhol, Vladimir Nabokov… qui le fait tenir tout seul.

Les deux, mon capitaine ! dit l’aventurier.

Cécile Guilbert de rajouter [10] : « Debord s’était défini comme « écrivain, penseur stratégique et aventurier français », expressions que l’on peut si l’on veut, lire comme des pléonasmes. »



* * *

Faire l’Encyclopédie des guerres aujourd’hui c’est donner vie à ces pléonasmes.
Sur le site de Laurence Skivée, en page biographie et CV l’auteur de Artistes sans Œuvres est cité : "La victoire en art réside fort souvent dans ce qu’il est permis de perdre, d’oublier, d’abandonner."



* * *

Laurence Skivée flâne, folâtre, se promène, observe, rencontre, s’arrête, s’imprègne, s’emballe, se fixe, se laisse, respire et vit — « The Blurring of Art and Life » — regarde une gravitation universelle entre une Coccinelle et une Mouche domestique, passe chez le GI −, s’obstine à la pratique d’emballage, reconnaît la table des matières du Laboratoire de lâcher prises dans les matériaux performatifs d’une table de jeu de Michaël Portnoy
 [11].

L’artiste « évite de faire de l’art de n’importe qu’elle sorte » (Kaprow). L’art semblable à la vie se joue entre l’attention accordée au processus et l’attention à son interprétation [le béquet n° 4 abordera la question de cet intervalle].

Laurence Skivée présente des livres qui tiennent tout seuls, donnés à lire entre les lignes. Lire avec un appareil polaroïd, écrire « avec des gants » [12] ou raconter une histoire avec des copeaux tombés d’un établi [13], c’est toujours lire, écrire et raconter.

« Faire est savoir ». Les arts de faire dans un atelier de menuiserie en France dans les années 1950, dans une salle de classe en Algérie dans les années 1970, dans un Parc Philosophique en Belgique dans les années 2010 [14], sont des “arts de répétition.” La scène et la redite des pratiques quotidiennes — L’Invention du quotidien  [15] — font l’objet de multiples figurations [16].




* * *

Il y a des béquets où j’ai très peu de mots. Un nom.

« Bien des songeries débutent ( … ) grâce à la sorcellerie évocatoire des noms. Et que fertiles sont les délires qu’ils induisent aussi prompt à jaillir du bourrichon (… ) » qu’une branche d’un arbre [17].

Songeries.

« Les vigiles, les menteurs, les rêveurs » / ÉRUDITION CONCRÈTE
 [18]

la branche d’arbre est un tableau, l’artiste voit un arbre

l’étoile est filante, l’artiste voit filer l’étoile

la feuille est volante, le livre tient tout seul, PIERRE BEQUET lit le livre

une forme pour toute action [Le Printemps de Septembre]

« cette plastique irisation est ici voile d’Isis » [19]]



* * *

une suite continue de faits [événement*] qui présentent une certaine unité [ou une certaine régularité de phénomènes] dans leur déroulement est parfois entrecoupée par un effet d’éphéméride [l’effet d’homophonie n’est pas intentionnel]

Saint Serge
jeudi 7 octobre 2010 (demain)
« ÉVÉNEMENT »
Jean-Paul Thibeau Méta-archives I.
 [20]



Saint Bruno

mercredi 6 octobre 2010 (aujourd’hui)

Un événement ça tient tout seul.

Catherine Pomparat - 6 octobre 2010

[1« magnifique dictionnaire historique » d’Alain Rey, page 3184

[2*Événement : un ensemble de signes flottants suceptibles de recevoir plusieurs valeurs en fonction du contexte de temps et d’espace dans lequel ils se produisent.

[3Claude Rouyet-Journoud, La poésie entière est préposition, Éric Pesty Éditeur, 2007, p. 43.

[4titre d’un article de la revue Timbres magazine, décembre 2005, pp. 68-70

[5Cf. le guide Exposition d’art contemporain mode d’emploi du FRAC Aquitaine. Glossaire : "work in progress"/"processus". « Beaucoup d’artistes actuels considèrent leur travail comme "en cours d’élaboration", où chaque élément n’est qu’une étape intermédiaire et évolutive, reflet des articulations et du cheminement d’une pensée en cours. Il leur arrive de présenter les différentes étapes de leur travail, ou même d’arrêter celui-ci à un moment "T", tout en indiquant qu’il n’est pas achevé, mais en mouvement. »

[6L’écrivain le plus libre, titre d’un livre de Cécile Guilbert écrit avec ses lectures de Laurence Sterne (Gallimard, 2004).

[7in Pour Guy Debord, (Gallimard, 1996, p. 72)

[8Laurence Skivée utilise parfois les seules initiales des deux mots “Corps” et “Personnalité”

[10in Pour Guy Debord, ouvrage cité, p. 72

[11Je remercie Laurence Skivée de m’avoir indiqué cette vidéo de Michael Portnoy, artiste présent au Printemps de septembre avec une performance inédite.

[12comme dans ce texte de Dominique Dussidour, moment d’un vaste travail d’écriture fondé sur le projet "sachant lire et écrire" et charpenté par l’expérience des apprentissages de la lecture et de l’écriture, en particulier dans l’Algérie des années 1970 où l’écrivain a enseigné le français et Paris des années 1950, premières joies de la lecture.
Pour accompagner son texte en ligne, Dominique Dussidour a choisi un polaroïd de Laurence Skivée représentant “un livre qui tient tout seul”.

[13« Le travail débute par un examen minutieux des miettes chutées du livre précédent, comme des copeaux ramassés sous l’établi. »
Valère Novarina, Devant la parole P.O.L., édition poche, juin 2010, p. 56.

[14projet inédit de Laurence Skivée

[15Michel de Certeau, L’Invention du quotidien, Arts de faire(1), Union Générale d’Édition, 10/18 n° 1363, 1980. Le livre est scanné ici.

[16 © Laurence Skivée, Prise de courant, 2003, feutre noir sur papier blanc, 30 x 40 cm.

[17Cécile Guilbert, L’écrivain le plus libre, Gallimard, 2004, p. 32.

[18Je parlerai de cette exposition au Plateau dans le prochain béquet. En attendant le « journal de l’exposition » est gratuit. Merci Cécile !

[20Anarchives fragmentaires et énigmatiques
Une traversée des archives de l’artiste de 1971 à 2009 et de ses œuvres dans la collection du CAPC.
Je parlerai des pratiques de cet artiste dans 4 à 5 béquets d’ici après les Constellations de rencontres avec des êtres et je-ne-sais-quoi...