« dans le sol ou dans la chute ». Franck d’Anne Savelli
« dans le sol ou dans la chute ».
Franck d’Anne Savelli










Ville(s)

Les traces de la ville sont les empreintes de la mémoire.

Marques rouges des trajets qui prennent sens et/ou direction dans les mots : précipité chimique du passé qui demeure même quand les villes, les quartiers, les trottoirs, les bistrots, ou les gares ont changé. Même radicalement.

Il y a un passé incandescent et triste qui n’existe dans le livre qu’à condition du lieu. Pour parler de Franck, pour que le récit devienne Franck, il faut traverser les lieux, la ville, les villes.

La chair urbaine est au cœur de l’écriture d’Anne Savelli (qu’on se souvienne de Fenêtres, open space Et qu’on aille voir son site, même patronyme). Elle n’est pas un décor, un espace de description où se planterait une action, une psychologie, des caractères. Non. La ville, la rue, le quartier, et bientôt les trajets d’un point de la ville aux prisons sont le cœur d’une mémoire amoureuse et tragique. Ils la portent autant qu’ils en sont le garant. C’est un fardeau déposé, la mémoire, déposée dans les linéaments du monde. Et seule l’écriture peut en arracher des bribes, des fragments comme autant de blessures arrachées au silence. Car la mémoire des rues est silencieuse. Taiseuse.

Qui se souvient de Franck ?

L’auteure peut-être. La narratrice sans doute. Mais c’est la ville qui se souvient, c’est la gare du Nord, celle de Lille, de Loos, de Béthune, c’est la gare Saint Lazare, c’est la rue Château-Landon, la rue de Belleville, celle de Jourdain, de la Palestine, des Fillettes, des Pyrénées, celle de Lille, de la Chapelle ou de Guyale, de la Madone, ou encore la rue de la Croix-Moreau, celle de l’Evangile, ou de l’Olive, celle de Rennes, ou de Malte, la rue Olivier Métra, ou Frédérick-Lemaître, Lassus, Saint-Denis, Pernety, Louisiane, Bolivar, Fessart, Oberkampf, Max-Dormoy, Martinique, Glacière, Victor-Cousin…

Et les places : de l’Hôtel de ville, des Armes, Denfert-Rochereau, Godefroy-de-Bouillon, des fêtes, des Halles, Saint-Michel…

C’est le métro, ses lignes, ses directions, ses stations, leur nom en guise de changement, c’est le R.E.R., ses ramifications rhizomatiques, ce sont les trains de banlieues, anonymes, allant toujours ailleurs, et les trains qui égrainent des noms de villes au passage des gares, au passage de nulle part quand on arrive notamment à Fleury, ou à Béthune, à la recherche d’une prison, de la prison. Pour la visite. Hebdomadaire.

Et d’autres rues appartenant à d’autres villes que ce point capital/e où tout reflux toujours, où tout s’épave encore.

Oberkampf/Jourdain : combien de temps ? Celle d’une vie… la mesure d’une ville que propose Anne Savelli dans Franck. La ville n’est pas seulement nom, et topoi (cette méthode qui, depuis Aristote permet d’ordonner les souvenirs… les fragments contemporains de Franck sont aussi la trace de cela), la ville est aussi legenda, un récit arraché au silence, une forme qui doit être lue dans l’expérience errante de la ville :

« Cadeaux, billets de train, tickets de métro, sommeil. Coups de fil, cartes postales, ménage et courses, un film. Noël passe. Un soir sur terre à Oberkampf tu me racontes ton histoire, ta vie jusqu’à Jourdain, celle que jusqu’ici je connaissais par bribes, rien qui tenait vraiment. Tu me racontes d’un ton très simple, tu déroules longuement, les épisodes s’enchaînent dans mon peu de questions. Tout tient en une seule fois dans cette seule soirée. Est-ce que je peux la dire à mon tour ? Ça ne veut pas venir. » [1]


Mais le livre est ailleurs, pas dans ces récits-là. Il en est l’aporie, tendue entre les lieux qui jouxtent ce qui ne se joint plus. Et quand il s’agira de se rendre dans d’autres prisons de celle que Fleury, parce que Franck va en prison, il faut aller prendre un train gare du Nord, et retraverser l’ombre de son arrivée à lui : « C’est bien ta gare […]. Gare du Nord, toi venu de Boulogne, ou de Lille, ou Gravelines, Wimereux, tu descends à seize ans, une de tes sœurs t’attend » [2].


Gare du Nord

Tous – noms, directions, lieux et trajets – portent l’histoire de cet homme, cette dérive, et de la rive que la narratrice cherche à être – le bord qu’elle demeure par le livre.

Au milieu des architectures et des vagues de bétons qui tirent les lignes du livre, il est un point qui dévore les autres : La gare du Nord : présence-masse : un incontournable autant qu’un insurmontable ; comme si, pour Franck cette arrivée-là était déjà la fin, le réceptacle d’un fil trop tendu, à seize ans déjà. La gare du Nord comme l’ombre d’un monstre mythologique qui aurait, lui, englouti Ariane. La gare : lieu de transit, d’arrivée. Lieu de départ. Mais c’est ici surtout le lieu d’un attachement secret :

« Vous êtes assis au pieds d’un pilier, deux, trois, quatre peut-être, un ou deux chiens et quelques rats. Vos sacs, vos chiens, vos rats, la gare du Nord les supporte encore, c’est le matin, les voyageurs obliquent après vous avoir vus et nous, venus de Saint-Lazare, de la place Budapest, groupe semblable en apparence, vous saluons. Vous ? Trois ou quatre corps jeunes, courbés, de biais, dos au piliers, tenus par quatre flancs de pierre, on dirait un bouquet tassé contre un mur dont les tiges, figées dans le sol ou dans la chute, attendent le vent. » [3]


Les descriptions d’Anne Savelli révèlent ici la nature désirante et dévorante des piliers de la gare pour mieux raconter ceux qui s’y sont littéralement attachés :

« Les piliers de pierre, gare du Nord, ont d’étranges désirs : couvrir, envelopper les colonnes de fonte qui selon la légende tissent un réseau veineux où serpente l’eau de pluie. Par un effet de construction, un creux dans le pylône qui draine l’orage jusqu’aux égouts, la gare entière ruisselle, verrière, charpentes, demi-cercles de briques, la halle entière résonne. Les colonnes, quand on sait y coller l’oreille, murmurent, bruits de pas et de gouttes, saccades, écoulements, un bercement du ciel précipité au sol qui s’arrête à mi-course. » [4]

« Pour vous, c’est encore tôt. Adossés au pilier vous restez face aux quais, aux guichets, ou courbés sur vos sacs. Vous jouez. Vous bâillez. Vous regardez. » [5]




Prison

C’est l’histoire d’une dérive, d’une bascule : un homme qui de squats en manche, de prisons en bistrots, de rues en rues, n’arrive pas à voir celle qui le regarde, regarde et accompagne.

Et quand l’homme est en prison, ce n’est plus la dérive de l’homme dans la ville mais le dépliement d’une direction vers un point fixe (Fleury-Mérogis), puis un autre (Béthune). D’une prison l’autre, le monde s’efface comme l’existence au profit d’un seul trajet, unique, renouvelé, seul lien entre les corps.

Il faut découvrir l’intensité des pages sur le trajet de Fleury : page 52 et suivantes, extrait à lire et à écouter sur remue.net, ou encore l’épure de l’attente pour pénétrer dans la prison. Refusant toute psychologisation, la peur, l’angoisse passe par le béton, le rétrécissement de l’espace [6].

Dans ces rétrécissements, reste un lien, celui de l’écriture.

« Près de la place des Fêtes tourner au coin de la rue, entre Métra et Frédérick-Lemaitre, buter sur les pavés l’enveloppe à la main et entrer au tabac, timbre par deux, ça y est, fiancée du détenu votre demande est acceptée. T’écrire, te l’écrire. Venir la semaine suivante. » [7]


Ici pas de motif proustien mais la rudesse, l’âpreté de la ville et une relation qui se densifie par l’écriture – c’est parce qu’elle écrit des lettres qu’elle devient fiancée. C’est parce qu’elle traverse les rues et les villes qu’elle avance dans la vie de Franck.



Ecrire

Là où Franck trace les marques de la vie sur son corps par des tatouages de plus en plus dévorants, la narratrice absorbe l’espace de la ville, prend en elle, sur les lignes des cahiers et de la mémoire les traces urbaines.

« Toi qui prends pour les autres – c’est en tout cas ce que disent les tatouages nouveaux – toi ce que tu en dis c’est que le chemin tracé, d’avance, comme on dit qu’il faut dire, que ce chemin tracé disons à la naissance il faut le creuser net profond et passer repasser, par-dessus, par-delà, la tracer mieux encore pour en finir plus vite tu ne sais pas jusqu’où. » (p. 76-77)


Et toujours de buter sur ces questions, sur ces trous, ces incertitudes que les cahiers ou les agenda anciens ne résolvent pas :

« Le cahiers de quarante-huit pages, couverture grise, aucune envie de l’ouvrir, ne dit rien de cette correspondance. » [8]


ou

« L’agenda précise : arrivée à Béthune le lundi 23 octobre 1989. 13h 30 : parloir. Soir : dormir à la maison d’accueil. » [9]


ou

« L’agenda le raconte : mercredi 25 octobre 1989 à 11 heures (…). L’agenda dit : (…). L’agenda l’oublie. » [10]


ou

« C’est ensuite difficile à dire, les premiers jours, la mémoire perd la face. L’agenda gris l’annonce, en très gros sur la page : SORTIE FRANCK le lundi 20 novembre 1989 » [11]


L’agenda n’est que la trace factuelle d’un passé qui ne se recompose qu’au passage de la ville, mais d’une ville dans l’écriture, d’un passé qui s’arrache en fragments dans l’épaisseur de la mémoire.

Ecrire le livre, c’est retrouver l’échange avec l’autre, avec lui, Franck, c’est retrouver les lettres, le geste d’écrire, celui de l’adresse : c’est profondément le sens de ce « tu » : une approche littéraire de l’histoire passée, de l’échange avec la disparition et le sédiment du geste passé si rude et violent (les lettres envoyées au détenu).

« Tu ne seras pas camionneur non plus, ça personne n’y a jamais cru, mais tu gardes pour l’instant tes amis du stage. […] Faire l’inventaire et changer la couleur du mur pour une pièce propre et nette […]. Tu es face à ton mur. » [12]


En ce sens, l’écriture est généalogie d’elle-même, de ce qu’elle était alors (épistolaire, carnets de notes, agenda) autant que généalogie d’une histoire à déchiffrer dans les traces sinueuse de la ville et de l’écriture, le fait du corps, le fait du mort. Les premières pages du livre mêlent alors magnifiquement et tragiquement l’attente rue de Malte, celle de Franck, les traces d’un livre (Perec, Un homme qui dort comme une évidence) et les mots que la société produit pour signifier la mort d’un homme. Pas besoin ici d’une narration qui résumerait ce qui ne saurait l’être, c’est par les fils tissés de l’œuvre qu’Anne Savelli raconte cette disparition, c’est par Franck qu’on accompagne Franck.


Le livre d’Anne Savelli, Franck, vient de paraître aux éditions Stock, dans la collection "La forêt". (Code EAN / ISBN : 9782234064515).

On retrouve donc Anne Savelli sur son propre site Fenêtre, open space.

Elle consacre par ailleurs dans un autre site Dans la ville haute, une large place à Franck.

Par ailleurs François Bon consacre un bel article sur les linéaments numériques du livre d’Anne Savelli, avec liens complémentaires, et article complété par une discussion ouverte, avec la participation herself (!) d’Anne Savelli qui retrace d’autres généalogies. A lire donc avec le livre en main !



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Sébastien Rongier - 5 octobre 2010

[1Anne Savelli, Franck, Stock, 2010, p. 237

[2p. 104

[3p. 15

[4p. 15

[5p. 19-20

[6cf. p. 66-67

[7p. 51

[8p. 47

[9p. 205-206

[10p. 208

[11p. 215

[12p. 258-259