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Milieu des eaux

Dans ma jeunesse, je ne pouvais entrer dans une grande bibliothèque, disons de cent mille volumes, sans être envahi par un sentiment de peine et de perturbation intérieures, pas très éloigné de celui qui tirait des larmes à Xerxès lorsqu’il considérait son armée immense et qu’il se disait que, passés cent ans, aucune âme ne vivrait plus. Pour moi, concernant les livres, il en serait de même le jour de ma propre mort. Voici, me disais-je, cent mille livres, dont le pire peut être pour moi source de joie et de savoir. Et avant que j’aie le temps d’extraire le miel d’un vingtième de cette ruche, je serai, selon toute vraisemblance, prié de m’évanouir. Cette pensée, j’en suis sûr, doit vous être également venue à l’esprit ; vous jugerez donc à quel point elle s’aggrava lorsque je découvris qu’en écartant tous les usuels – livres de référence comme les dictionnaires, etc. etc. etc. – il resterait dans la bibliothèque universelle d’Europe un total de pas moins de douze mille milliers de livres, dont beaucoup d’énormes folio ou quarto, sans compter ce que les imprimeries d’Europe continuent de déverser dans l’océan de la littérature. En outre, un éminent auteur anglais m’avait dit à propos d’un certain livre, l’Histoire de Thou, qu’un moine portugais avait calculé que sa seule lecture cursive (sans prendre de temps pour réfléchir) devrait coûter trois ans de travail, au régime de trois heures par jour. Enfin je m’étais convaincu que la lecture d’un volume in 12, en prose, de quatre cents pages – si l’on ne pratique pas le saut de pages ni la lecture rapide qui convient au vulgaire du roman – est un travail bien suffisant dans une journée. Par conséquent, trois cent soixante-cinq livres par an – ce qui fait (en étant très chiche sur les sollicitations de la vie qui viennent de nous-mêmes ou de nos amis) mille tous les trois ans, soit dix mille en trente ans – sont le maximum qu’un homme qui ne vit que pour cela pourra espérer atteindre. De vingt à quatre-vingt ans, par conséquence – s’il est assez malheureux pour vivre jusqu’à cet âge – le maximum qu’un homme puisse espérer avaler s’élève à vingt mille volumes, nombre qui n’excède pas, peut-être, cinq pour cent de ce que la seule littérature courante d’Europe accumulerait pendant cette même période. Maintenant, sur cette somme de vingt mille, opérons une déduction en considération des livres plus gros, des livres qu’on doit étudier et de ceux qui doivent être lus lentement et relus plusieurs fois (comme toutes les œuvres dans lesquelles la composition est une ambition capitale), … offrons une juste remise pour ces déductions, et nos vingt mille tomberons à peut-être huit ou cinq mille. N’allez pas voir dans tout ce calcul arithmétique le symptôme de je ne sais quelle douleur imaginaire. Non, je vous assure que je parle de la souffrance la plus authentique qu’on puisse éprouver.
(…)
Je ne pouvais jouir de ce que j’avais,… torturé par le désir de ce que je n’avais ni ne pouvais avoir ; assoiffé, comme Tantale, au milieu des eaux ; ne songeant, dans la jouissance même de mes richesses effectives, qu’à leur fugacité ; et “pleurant d’avoir ce que je craignais tant de perdre”.



Tomas de Quincey, « Lettres à un jeune homme dont l’éducation a été négligée »
Traduit de l’anglais par Sébastien Marot (José Corti, 1991), ISBN : 2-7143-00434-6

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Pierre Senges - 7 octobre 2010
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