Compris dans le paysage, de Georges Guillain

Jacques Josse nous a parlé précédemment de Compris dans le paysage de Georges Guillain paru aux éditions Potentille, 2010, 31 pages, 7 €.

Bruno Fern nous donne aujourd’hui sa lecture.


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Situé en Alsace, le camp de concentration du Struthof fonctionna d’avril 1941 à septembre 1944. Les conditions de travail et de détention, les sévices et les exécutions fréquentes y ont provoqué la mort d’au moins 22 000 détenus. Par ailleurs, le camp a régulièrement servi de centre d’exécution pour de nombreux résistants.
D’une visite qu’il y effectua à la fin de l’été 2001, G. Guillain a tiré ce petit livre grave et lucide. Il n’est évidemment pas question pour lui de témoigner à la place des victimes mais il s’agit plutôt, pour reprendre l’expression de Florence Pazzottu, d’un parler vers [1] portant l’empreinte des circonstances dont il est issu. En effet, sans grandiloquence ni pathos, l’auteur parvient à se tenir sur le fil d’une expérience qui mêle l’horreur du passé à l’apparente douceur d’aujourd’hui, à travers un texte où le paysage est justement compris, c’est-à-dire rendu sensible dans toute son ambivalence. En lisant, on se retrouve à son tour entre deux feux : d’une part la splendeur a priori indifférente de la nature environnante (« Ici, ce qu’on regarde est beau, très beau. », Bob Sheppard, Missions secrètes et déportation 1939-1945, extrait de la première citation mise en exergue) et d’autre part les multiples traces de l’anéantissement que les bourreaux voulurent, ici comme ailleurs, étendre jusqu’aux mots (« Le Scharführer Elf exige que l’on ne parle pas de corps mais de figures », Vassili Grossman, Vie et Destin, extrait de la seconde citation).
Pour cela, G. Guillain use avec subtilité d’un double tranchant qui amène le lecteur à partager le malaise qu’il a alors ressenti car, bien qu’enfouis dans les lieux, les événements tragiques resurgissent aux yeux de qui est capable de les voir – le livre s’ouvre ainsi par l’évocation d’un monde où les victimes sont secrètement omniprésentes :

hautes herbes
dessous

il y aurait des jardins des fleurs des papillons des murs les gestes
d’autrefois le bleu des fours des torchons épaissis de pâte les noms
des cent vingt mille cinq cent quatre-vingt-huit d’entre nous
les hommes brûlés vifs dans leurs rues leurs boutiques les cinémas
leurs chambres et les salles d’attente des cabinets de médecin
les ascenseurs les casernes

De ce fait, le moindre élément devient vite ambigu : des « flammes de l’été » et le « grand feuillage combustible », qui ne peuvent qu’évoquer les fours crématoires, jusqu’au rouge d’une simple pomme :

ce qu’on entend / du ROUGE / ici
les lettres le détachent / un bloc dont se fissure la présence entre
les maisons bien assises sur la place qu’on traversait encore
ingénument le soir /

Parfois, il suffit d’opérer un léger décalage d’un mot à l’autre (« tout le mûri / mourant aussi / des arbres ») pour que, peu à peu, alliant « le vif [2] et le lent faits ensemble », la masse du texte lui-même laisse apparaître ses failles : « tracé / fuyant / une / brûlure / brusquement / que bientôt / personne / ne / saura / plus / dire / aucun / vivant / quelconque / prolongé » Car l’enjeu est finalement là : que l’écriture, à sa manière (pas moins inefficace qu’un certain « devoir de mémoire » officiel), lutte contre l’oubli toujours possible et les dangers qu’il recèle, les glissements divers qui, progressivement, pourraient conduire à ce que des faits similaires se reproduisent – dangers dont l’époque actuelle, hélas, ne manque pas d’exemples…
Enfin, le livre s’achève sur une coda qui prouve que cette posture-là, étrangère à toute rumination morbide, est au contraire empreinte d’une indéniable énergie vitale puisque

ici
nous n’aurons pas tout perdu
à buter nos désirs
sans arrêt
sur les choses

leur rageante santé surgissant

sans figure
sans fin
d’entre les morts

à leur échelle !


Bruno Fern.

7 octobre 2010

[1« […] ce parler-pour, aussi répandu chez les dominants que chez les soldats du dévouement, cet à la place de – je lui préfère un parler vers, et que chacun parle d’où il est – parle, s’il peut, de la mort toujours impropre et de l’indignité d’être et de ceux qui ont sombré avant de mourir […] » (Florence Pazzottu, La Tête de l’Homme, Seuil, 2008).

[2Mot à lire dans tous ses sens, bien entendu.